Ça me vient subitement, clair à mon esprit : je peux enfin mettre des mots sur l’effet qu’a l’art sur moi, l’art visuel que j’essaie de pratiquer. Lorsque je passe une journée dans un musée par exemple, ou lorsque je regarde les toiles des artistes sur le site Saatchi Art, je me sens à proximité, à un doigt près d’un univers merveilleux, extrêmement riche en possibilités, susceptible de me rendre superbement heureuse, et en même temps –c’est ici que ça se gâte– je constate que mes limitations quant à mes propres capacités me maintiennent hors de portée de ce monde. So close, diraient mes nouveaux amis vancouverois, but yet so far. C’est exactement ça : face à l’élan qui m’habite et dont je voudrais profiter pour me propulser, m’épanouir, réussir, m’enrichir, je me sens, encore et toujours, sur les gros freins. C’est bon pour les autres, l’accès à l’expression de soi, à la réussite personnelle et artistique, mais pas pour moi. Je n’ai pas ce qu’il faut pour réussir. Je porte en moi le gène de la limitation, de l’impossibilité, du non accès. Mon rêve de ce matin est en lien avec cette douleur qui m’habite depuis toujours et que j’ai dû, pour pouvoir continuer de vivre sans trop souffrir, transformer en acceptation. J’étais en motoneige avec une amie de longue date que j’ai perdue de vue, avec ma fille Emma et avec une journaliste en vue de notre milieu culturel québécois. Cette journaliste a l’immense avantage génétique de porter en elle l’amour de soi –beaucoup d’amour de soi, diront certains– et la conviction innée que la vie est un immense espace dans lequel elle peut se propulser à l’infini et briller au gré de ses réussites nombreuses constamment renouvelées. Voilà qui est bien exprimé ! Nous parcourions les rues de Westmount les quatre femmes sur notre véhicule, déplorant qu’il n’y ait pas de neige, nous avancions à grande vitesse sur le gazon. Tout allait bien malgré tout, nulle ne se plaignait, notre expédition était réussie. L’amie de longue date, après que nous ayons parcouru dix-huit fois la même rue, proposait que nous allions au Château Frontenac pour changer d’environnement et d’activité –expression de la création, par cette amie venait l’idée. J’acquiesçais immédiatement à sa proposition –expression de l’élan plus fort que tout–, précisant cependant qu’il nous faudrait y aller à pied car les rues étroites du Vieux-Québec ne se prêtent pas à la circulation en motoneige, surtout lorsqu’il n’y a pas de neige ! Emma déclinait, sur la base qu’elle devait aller s’occuper d’un autre projet qui lui tenait à cœur –expression de sa sensibilité. La journaliste alors nous expliquait de quelle manière elle avait réussi à obtenir le beau physique qui était maintenant le sien. Cette réussite ne dépendait pas que de l’exercice qu’elle pratique bel et bien depuis des années, mais aussi sinon surtout d’une manière de se nourrir que je mourais d’envie de connaître mais qui demeurait, quelle surprise, hors de ma portée. J’osais lui demander de répéter de quelle manière elle s’y était prise pour réussir sa perte de poids et maintenir intacte sa beauté, mourant d’envie d’avoir accès à cette forme de diète élitiste. La réponse qu’elle me donnait, en souriant et en exprimant une bonne foi réelle, était qu’elle venait juste de l’expliquer. Mais justement, lui disais-je, je n’ai pas compris, et j’aimerais comprendre. Bien entendu, il n’y a rien à comprendre. Ainsi s’est déclinée ma vie. Je l’ai passée à marcher sur des plaques instables, convaincue que seul un mystère pouvait expliquer la stabilité des plaques des autres. Or, il n’y a pas de mystère. Les plaques des autres sont peut-être aussi instables que les miennes. Ou alors ce sont les miennes qui sont stables et je ne le réalise pas.
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