Jour 1 306

Jupe salopette en jeans, la mienne avait des poches et se rendait jusqu'aux genoux.

Jupe salopette en jeans, la mienne avait des poches –invisibles sur les côtés– et se rendait jusqu’aux genoux. Je la portais avec des bas trois-quarts, été comme hiver, et des chaussures noires ayant trois lanières sur le dessus du pied.

Avoir été une brave rebelle stoïque, j’aurais quitté la maison en plein nuit, quitte à marcher jusqu’à l’ami, l’amie, l’étranger, l’étrangère qui aurait bien voulu m’accueillir. Je n’ai pas fait cela. Je me suis plutôt retrouvée, le lendemain, avec mon petit sac d’effets personnels, à habiter chez feue ma tantine –qui m’a donné le foulard rouge avec lequel j’ai fait mes activités artistiques expérimentales. Le petit sac a passé la journée dans ma case, à l’école, et le soir, au lieu de marcher lentement jusqu’à la voiture où m’attendait mon père, j’ai marché lentement, en léchant un peu les vitrines de la rue Notre-Dame pour le plaisir, jusque chez ma tante qui n’habitait pas loin. Je ne ressentais aucune rage mais une certaine inquiétude, ma tante étant la sœur de ma mère, et ma mère visitant sa sœur à l’occasion. Au final, c’était plus joyeux chez tantine que chez mon père. Nous buvions beaucoup de thé, jusque tard le soir –sans que nous ayons besoin, ni l’une ni l’autre, de nous lever la nuit pour faire pipi ! Il faisait très froid, l’hiver, dans l’appartement. Alors le matin, le temps du petit déjeuner dans la cuisine, tantine chauffait le four à 500°F et nous nous tenions debout devant la porte ouverte. À l’époque, ce n’était pas confortable, mais plus de quarante ans plus tard, c’est presque poétique. Ce qui me frappe, quand je pense à cette partie de mon passé, c’est à quel point je n’étais pas en interaction avec les autres. Je vivais dans ma bulle, ni heureuse ni malheureuse. Comateuse. Le mot m’est venu tout seul, il vient de s’écrire tout seul au bout de mon clavier. Comment, dans ces conditions, un étudiant, brillant, a-t-il pu s’intéresser à moi ? Mystère. De la même manière : comment les juges au Conservatoire ont-ils pu penser que j’avais la capacité d’y étudier ? Mystère. Comateuse, mais rigoureuse en au moins un domaine, celui de mon habillement. Il fallait qu’il soit hors norme, anti-mode, indéfinissable, inclassable, sans aucune notion de style. J’aurais avantageusement profité d’une école imposant l’uniforme ! Mes tenues oscillaient entre deux réalités : petite fille sage les bonnes journées, et n’importe quoi les autres journées. Voici un exemple de n’importe quoi : une jupe écossaise brune à petits carreaux en laine qui me piquait les cuisses, une chemise ample tombant par dessus à rayures verticales beiges, une veste par dessus à rayures horizontales vert forêt. Lors de mes journées les plus excessives, le directeur venait me demander si j’avais l’intention de me présenter en classe tel que j’étais habillée, et que si ma réponse était oui, il était préférable que je ne m’y présente pas. Ce n’est pas pour rien que mon sac d’effets personnels, à mon arrivée chez tantine, était petit : j’ai passé une année du secondaire, était-ce le 2 ?, en jupe salopette de jeans avec en-dessous soit une chemise à manches longues à rayures fines de couleurs alternées bleu ciel et orangé, boutonnée jusqu’au cou, soit un chandail léger.

 

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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