Jour 1 508

Emma m’a dit récemment qu’elle comptait travailler l’été prochain, en 2015. Je me suis efforcée de ne pas exprimer de déception. Je me rappelle, à 16 ans, quand j’ai découvert le milieu du travail. Je ne comprenais pas que ce soit si plat, si étal, si pauvre en surprises et en rebondissements. J’avais été embauchée à la bibliothèque de Joliette pour faire du classement, de l’élagage, du catalogage, du nettoyage. Le souvenir que je garde de cet emploi d’été, c’est que j’avais toujours faim. J’étais soit tourmentée par la faim, soit par la poussière qui me faisait éternuer. Maintenant, à 55 ans, quand j’ai faim au bureau, je me rends au troisième m’acheter un café, ou je me lève pour boire de l’eau, ou je mange une pomme. Mais dans ce temps-là, j’endurais mon sort sans aucun adjuvant jusqu’à midi. Le souvenir que je garde aussi de ce premier emploi, c’est que lorsqu’il fallait coller des pochettes de prêt sur la couverture intérieure du livre, il y avait toujours la dernière page qui venait se coller sur la pochette, maudit bâtard. Ce n’était pas facile à décoller sans déchirer le papier. Ou encore, quand il fallait trouver une référence en fouillant dans les tiroirs à la recherche de la fiche classée par ordre alphabétique. Ça me prenait un temps fou parce que mon esprit était happé par les titres et les noms des auteurs qui précédaient la fiche. J’avais été engagée en même temps qu’une technicienne en administration qui a passé plusieurs années de sa vie professionnelle à la même bibliothèque. Je l’ai connue elle avait les cheveux très longs et très noirs. Je l’ai revue au décès de ma tante il y a un an ou deux, donc presque quarante ans plus tard, elle avait les cheveux très courts et très gris. Heureusement, Emma m’est revenue cette semaine avec un nouveau projet. Elle ne compte plus travailler, du moins elle n’en fait pas une priorité. Elle veut plutôt suivre un cours de physique, de la même manière qu’elle a suivi le cours de chimie des solutions l’été dernier pour alléger ses trimestres.
– Yes !, me suis-je exclamée, je t’encourage à 100 %, lui ai-je répondu.
– Ce n’est qu’un cours de physique, maman, qu’est-ce qu’il y a de si excitant ?
– Tout. Tout est excitant, la physique, les mathématiques, la chimie, la méthodologie, l’analyse, le solfège, la philosophie, les concerts…
Je n’ai pas glissé le travail dans ma litanie. Ça ne veut pas dire que je n’aime pas travailler. Ça veut peut-être dire que je n’ai pas trouvé ma niche, mon créneau.
– Est-il trop tard ?, m’a demandé Denauzier.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to Jour 1 508

  1. Avatar de Jacques Richer Jacques Richer dit :

    Si elle concrétise ce projet de cours de physique, je pourrai répondre à ses questions, si jamais elle en a. Au moins dans ce domaine là, je suis assez bon.

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