Jour 1 516

En lien avec les crayons khôl, il y a moins d’informations en jeu, imprimées en caractères minuscules, dans le dossier de mes rouges à lèvres. Pour faire une histoire courte, et alors que j’en avais une dizaine à écouler à pareille date l’an dernier, je me demande ces derniers temps où est-ce qu’ils sont passés. Je sais qu’il y en a deux dans mon sac à main, de la marque Rimmel, comme les crayons qui étaient en vedette dans mon texte d’hier. Ils sont presque de la même couleur l’un et l’autre, rouge tirant sur le brun. Quand je suis très fatiguée, et très blanche, j’aime porter le plus foncé car j’ai alors un peu l’air d’un vampire. Je m’assure d’en appliquer une belle couche avant d’aller voir la patronne, lors de nos rendez-vous hebdomadaires, pour qu’elle s’inquiète un peu de mon état. C’est toujours bon de s’inquiéter de l’état de ses proches, surtout quand la proche a reçu une opération cardiaque.
– Ça va ?, me demande-t-elle quand j’entre dans son bureau, habillée en noir, ça aussi ça fait ressortir le blanc de mon teint livide.
– Ça va, que je réponds, en m’efforçant de ne pas trop sourire, satisfaite de voir s’installer sur son visage une petite inquiétude.
Comme l’inquiétude dure trois secondes et quart, parce que les dossiers prennent immédiatement toute la place, je me permets cette fantaisie machiavélique malveillante, aussitôt exprimée aussitôt balayée.
– Tu te maquilles avant d’aller voir la patronne ?, me disent aussi mes collègues, de manière au contraire bienveillante.
Ma réponse varie, d’une fois à l’autre, mais je m’arrange pour qu’elle nous fasse sourire tous. Nous nous entendons bien, les six collègues, là-haut au 4e, derrière nos portes à codes et à clefs.
Donc, pour les rouges à lèvres, je sais que j’en ai jeté deux. Un Lancôme de très bonne qualité, que j’ai utilisé jusqu’à sentir la bordure du tube intérieur en plastique dans lequel est inséré le bâton. J’aurais pu acheter un pinceau, j’ai des copines qui font ça, pour aller chercher toute la pâte jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à l’intérieur du tube de plastique. Mais j’ai un peu dédain des pinceaux qui sont couverts de pâte ou disons que je ne sais pas comment les entretenir. Alors j’ai jeté le tube dans ma poubelle, au bureau. Comme il n’y avait rien dans la poubelle, le choc n’a pas été amorti par un quelconque amas de détritus, autrement dit on a entendu un bruit inhabituel quand le tube a atterri dans le fond. Ploc. Notre seul homme collègue a demandé qu’est-ce que c’était. Je n’ai pas répondu, et évidemment personne d’autre, et cela en est resté là. L’autre tube que j’ai jeté était d’un rose métallique qui collait la surface de mes lèvres plutôt qu’il ne les hydratait, alors je ne me suis pas posé de question, encore un autre dans la même poubelle provoquant le même bruit. Mais où sont les autres bâtons ? Pas chez Denauzier. Pas dans ma trousse de maquillage. Pas à la campagne. Pas à Montréal. Pas dans des sacs à main car je n’en ai qu’un seul, qui contient deux bâtons. Mystère et  boule de gomme.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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1 Response to Jour 1 516

  1. Avatar de Jacques Richer Jacques Richer dit :

    Je me souviendrai de cette remarque sur la vampire que tu peux être. Je m’étais justement posé la question jadis… pourquoi un rouge si foncé sur un teint plutôt délicat. Je croyais que c’était une fantaisie féminine incompréhensible pour l’esprit des mâles. Tu me rassures.

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