Jour 1 757

Il y a chez moi sur la table basse du salon plus de 800 feuilles imprimées recto verso à double interligne, en deux gros tas couvrant les années décadiennes 1 et 2. Le premier tas a déjà fait l’objet de corrections pendant mes vacances en septembre dernier. Le deuxième tas est essentiellement constitué de textes non révisés, presque des premiers jets. Le deuxième tas est plus épais que le premier. Je lis une quinzaine de textes, je me lève juste pour dire que je bouge en faisant quelques pas, je reviens, je me remets à la lecture. Mia me suit, frôle mes mollets et retourne s’installer sur son coussin en ronronnant. J’ai plaisir à lire parce que les textes ressuscitent les sensations qui m’habitaient au moment où je les ai écrits. Par moments, c’est presque savoureux. À d’autres moments, la perplexité la plus vive me saisit parce qu’aucune sensation ne vient se rappeler à ma personne, je n’ai aucun souvenir d’avoir écrit ce qui se présente sous mes yeux. La perplexité peut prendre la forme d’une belle surprise –Wow ! C’est moi qui ai écrit ça ?!– ou d’une vive déception –Dis-moi pas que j’ai écrit ça ?!
De façon générale, les premiers textes me plaisent, puis vient un moment où il me semble qu’ils sont mous, relâchés, j’entame donc une relecture en tentant de les resserrer. J’écris quelques corrections dans la marge, et rapidement je ne m’en tiens qu’à des soulignements d’aspect ondulé sous les mots où commence le relâchement. Quand la page commence à être trop couverte de petites lignes ondulées, je me lève à nouveau. Cette fois je marche un peu plus longtemps, je fais chauffer de l’eau dans la cuisine pour préparer du thé, j’arpente le corridor le temps que l’eau boue, je remplis d’eau la théière en la versant dans le filtre sur des feuilles déjà infusées. Je retourne au salon sans apporter de tasse, j’irai la chercher à la prochaine pause. Après chaque interruption, je reprends la lecture en revenant quelques textes en arrière, des fois que l’impression de relâchement ait été causée davantage par la fatigue à force de lire, que par l’écriture en tant que telle. Ce que je note dans la marge sera plus tard intégré comme autant d’améliorations dans les fichiers électroniques. Ce que je souligne appellera une récriture à un moment donné. L’ensemble, les deux tas décadiens, devra être réimprimé, relu et encore une fois affiné jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun caillou congestionnant le filtre, mais seulement quelques pépites pas vraiment dérangeantes que des critiques bien intentionnés pourront me pardonner et mettre sur le compte du style.
J’en ai pour des années à corriger, fignoler, améliorer. Tout en travaillant, dans le sens de être active professionnellement, je me constitue un important corpus dans lequel je pourrai patauger à souhait quand je serai retraitée. Ne pas m’astreindre à cet exercice régulier du un texte par jour, j’arriverais à la retraite les mains vides. Me fier sur l’arrivée de la retraite pour créer un semblant de projet littéraire ne garantit pas qu’il en sortirait quelque chose. La fourmi de Lafontaine a bien raison d’engranger. Il est pas mal tard pour engranger de l’argent, mais j’engrange au moins une autre forme de trésor.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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