Ce que j’aimerais vivre, après l’opération, me confronte à mes incompétences. Essentiellement, j’aimerais faire de l’argent. Entretenir deux maisons avec un seul salaire est un projet insensé. Avant d’envisager vendre, je pourrais trouver des sources de financement complémentaires à mon salaire, au moyen de l’écriture et de ma pratique picturale. Ça fait chic, ma pratique picturale, pour une fille qui ne sait pas dessiner! J’aimerais faire circuler mes toiles et les vendre, à bas prix pour commencer. Et être publiée, j’y reviens toujours. C’est abrutissant d’y revenir toujours et de n’aboutir jamais. Mais au moins j’écris, je verrai plus tard si je peux faire quelque chose avec la matière accumulée.
Si je suis plus en forme que maintenant, une fois porteuse de ma valve métallique, j’aurai peut-être l’énergie de faire autre chose que travailler à l’université. À ce moment-là, je pourrais organiser une maison ouverte à la campagne. D’abord, il faut trouver une manière de publicité auprès de la postière du village. Rendu le jour J, les gens viennent, achètent quelques toiles aux murs, on échange nos coordonnées, pour l’occasion je me ferais faire une carte d’affaires. Tantine circulerait avec des petits fours. Quelqu’un de plus jeune s’occuperait de distribuer des liquides, café et cidre. Yasmine se glisserait parmi nous avec son bébé qui sera, j’en suis convaincue, d’une beauté à couper le souffle. Emmanuelle porterait ses talons aiguilles qui lui font atteindre plus de six pieds. Pour séduire les visiteurs et les inciter à acheter, elle pourrait aussi jouer quelques airs à la flûte, ou seulement jouer à la flûte la mélodie d’une chanson qui est en train de jouer. Elle a fait ça hier. Je lui ai demandé :
– Tu trouves les notes au fur et à mesure que la chanson joue ?
– Bien oui !, m’a-t-elle répondu. C’est plus facile que les accords de neuvième !
Pour aller plus loin dans le pluridisciplinaire, lors de ces journées portes ouvertes, Clovis pourrait démarrer un négoce de 33 tours, achat/vente, il en a des milliers. Thrissa pourrait venir nous visiter de l’Ontario pour vendre ses produits naturels de fabrication artisanale. Et mon amie joaillière pourrait exposer ses beaux bijoux.
Au bout de quelques années, je ferais faire une belle enseigne gravée sur bois qui annoncerait la maison, le long de la rue, comme étant une galerie ou autre type de lieu réservé à l’art dont je n’ai pas encore idée du nom. L’endroit devenant plus connu et plus fréquenté, ça prendrait un meilleur système d’éclairage nocturne, car en ce moment, dès que le jour tombe, on ne voit plus rien dehors autour de la maison. Il faudrait probablement repaver l’allée dont les trous commencent à se multiplier et l’asphalte à s’effriter…
Dans le plus court terme et le moins fantaisie, quoique dans l’utopie aussi car je ne suis jamais à la maison, j’aimerais avoir un chien. Un chien bébé à la fourrure couleur chocolat et aux yeux verts que je verrais grandir, que je dresserais, que je traînerais partout. Sauf qu’Emma est allergique aux chiens et aux chats et je dirais, même si elle n’est pas d’accord, qu’elle est plus allergique aux chiens qu’aux chats.
Seigneur !, qu’est-ce que j’aimerais faire, une fois mon cœur réparé ? Et pendant ma convalescence ? Je n’aurai pas, c’est certain, la force de déraciner les spirées et de ramasser les grosses branches de pin blanc qui sont tombées. J’ai une idée : je pourrais entamer 26 portraits à l’acrylique ou au pastel sec, ou même au graphite dans un cahier de croquis, de mes 26 alphas. Ça c’est gagnant car lorsqu’on expose, il est bon d’avoir des séries, des toiles d’une même famille.
-
Badouziennes
Textes antérieurs
Qui est Badouz ?
Une autrice illustrement inconnue !
Catégories