Jour 1 776

Si on m’annonçait que je vais mourir sur la table d’opération dans quelques semaines, admettons, il n’y a rien que j’aurais envie de faire tant que ça avant de disparaître. Pourtant, je ne serais pas diminuée comme François qui, de faiblesse, n’était presque plus capable de bouger. Je serais comme maintenant, encore active, capable de travailler du lundi au vendredi de longues journées, et même de courir après le métro, comme je l’ai fait deux fois cette semaine, me surprenant que ce ne soit pas plus difficile que ça.
Je n’aurais pas envie de faire un voyage, c’est trop superficiel, à moins de louer une maison ou une chambre d’hôtel dans un endroit tranquille, intime et inspirant. Aller vers ce choix, cependant, je vivrais dans les mêmes conditions que maintenant à Montréal ou à la campagne, c’est-à-dire entre les murs de la construction qui m’abrite, alors l’investissement ne vaut pas le dépaysement obtenu, et de toute façon je n’ai pas d’argent.
Je ne ressentirais pas le besoin de transmettre un témoignage non plus. Je considère que ça fait bientôt 440 textes et 440 jours que je témoigne de mon attachement pour la vie, pour Emma, pour papa, que je préconise la recherche de la beauté en toute chose et en tout être, que je m’étudie de tout bord tout côté pour ne jamais cesser de progresser, alors témoignera peut-être qui voudra le jour de mes obsèques, mais pour moi ça s’arrête là.
Je ne me vois pas davantage produire une oeuvre ultime sur toile, portée par la fougue de la dernière fois, de la dernière chance, parce que je n’en ai pas le talent. De la même manière, je ne vois pas quel texte phare pourrait s’écrire sous mes doigts qui condenserait les particularités de mon écriture. Je ne me lancerais surtout pas dans une manifestation d’amour auprès de quiconque parce que ça me ferait pleurer comme une Madeleine. Il n’y a pas non plus de livre que je veux lire absolument avant de quitter la terre, pour enfin m’éclairer par rapport au sens de la vie, ou pour le simple plaisir de l’histoire ou de la qualité du récit.
Mes papiers sont en règle, je veux dire les assurances et le testament, mes comptes sont payés, dans le fond je suis prête à partir, mais je sais fort bien que je ne partirai pas. Puisque je sais que je ne partirai pas, et pour que ce soit plus excitant, je devrais tourner la question autrement : faisant de l’opération un jalon entre l’avant et l’après, je pourrais m’intéresser à ce que j’aimerais vivre entre mes 54 et disons 84 ans ?

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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