Jour 1 779

J’adore papa. J’arrive chez lui sans m’annoncer hier matin vers 11 heures, c’est un luxe que je m’octroie, ne pas m’annoncer. La porte n’est pas verrouillée, j’entre, je demande en parlant fort, des fois qu’il aurait été en bas, en train de mettre du bois à chauffer :
– Bonjour ! Y’a quelqu’un ?
Papa sort de la pièce du fond où il faisait un roupillon. Depuis que je suis arrivée chez lui une fois et qu’il était à la toilette, la porte de la salle de bain grande ouverte, je répète toujours la même chose :
– Tu faisais caca ?
– Non, non, juste un somme. Tu veux un café ?
– Yes !, je meurs de soif.
Pendant qu’il le prépare, on regarde ses papiers en attente sur le comptoir de la cuisine, l’espace entre le mur et le dos de la cafetière étant l’endroit intermédiaire où il les range. Quand le dossier est réglé, il descend les papiers dans sa chambre à coucher, l’endroit définitif du rangement. Il sort donc une petite liasse d’enveloppes de derrière la cafetière.
– Ça c’est mon compte VISA, je dois 10 $, j’aimerais bien le payer.
– Si tu veux on peut y aller, après mon café, lui dis-je en mastiquant une banane.
– Si t’as du temps de reste, on peut bien y aller.
Alors on y va. C’est à dix minutes de route sur la 131.
– On va commencer par le guichet automatique, lui dis-je en nous stationnant à la Caisse, et s’il y a un problème on ira au comptoir à l’intérieur.
– J’ai essayé la semaine dernière, me dit papa, mais je n’arrivais pas à entrer le NIP, je tremble trop. Après, j’ai voulu demander à ton frère, mais quand il est venu j’ai oublié de lui en parler.
On a fait l’opération à deux, lui et moi, comme je faisais autrefois quand Emmanuelle était petite.
– Je m’occupe de la carte et du NIP, dis-je à papa, et tu insères l’enveloppe quand c’est le temps.
– OK.
Papa inspecte l’enveloppe en haut, en bas, il la tourne, la retourne, trouve les flèches qui lui indiquent dans quelle direction l’insérer.
– On dirait que ton compte est déjà enregistré, lui dis-je en lisant ce qui apparaît à l’écran.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?, demande papa.
– Que tu n’as pas besoin de glisser l’enveloppe.
– Comment ça ?
– Parce que le compte est enregistré de manière électronique, dis-je à nouveau, consciente que je me répétais et consciente aussi que je venais de faire une gaffe.
– Papa, je me suis trompé, c’est allé trop vite, j’ai remboursé deux fois, on va devoir aller à l’intérieur.
On entre. Papa s’arrête devant la jeune femme du comptoir d’accueil. Un casque d’écoute sur la tête, elle parle au téléphone. Papa lui fait un signe de la main pour la saluer, en lui souriant. Elle lui sourit aussi, tout en continuant de parler.
– Ce n’est pas ici qu’il faut aller, lui dis-je en le tirant par la manche.
Papa me suit de ses petits pas de souris. Il rencontre une jolie fillette en gros manteau d’hiver rose et en bottes de neige blanches, j’avais chaud pour elle, qui s’accroche aux jambes de sa mère.
– Bonjour, lui dit papa en se penchant et en lui caressant la joue. Comment tu t’appelles ?
– La fillette ne sourit pas, ne répond pas, mais ne part pas.
– Elle fait la gênée, répond la maman.
– Viens papa, dis-je au bout d’un moment, voyant que la fillette ne répondrait pas.
On finit par aboutir au bon comptoir et par se faire rembourser le montant payé en trop. On ressort. En mettant le pied dehors, papa s’exclame :
– J’ai oublié le coupon des impôts, j’avais autre chose à payer !
– Bien, on peut revenir, si tu veux, lui dis-je comme on entrait dans l’auto, après que j’aie à nouveau tiré papa par la manche qui se dirigeait vers la mauvaise voiture blanche.
Il ne répond pas. Je ne savais pas s’il voulait qu’on retourne chercher le coupon pour les impôts, ou aller faire une autre course, quand il me dit :
– Après avoir payé les impôts, on pourrait aller manger ?
– Chez Benny ?, ai-je demandé, enchantée d’étirer notre sortie à deux.
– Chez Benny, a-t-il répondu.
Ce fut un des moments forts de ma vie, aller à la caisse populaire de St-Jean-de-Matha, au beau soleil, un lundi de semaine, avec mon père.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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