Jour 1 783

Je récite mentalement mon testament depuis que j’ai contacté un notaire, sachant que je vais passer sous le bistouri. On n’est jamais trop prudent, semble-t-il, dans certains cas.
– D’abord, lirait le notaire devant mes héritiers, qu’il soit écrit ceci, selon les dernières volontés de Mme Lynda Longpré.
L’utilisation du conditionnel est ici excessivement cruciale, que personne ne se trompe en lisant trop vite, il ne s’agit pas d’un futur simple !
Les héritiers sont assemblés debout dans le petit bureau –c’est un notaire dans l’étude duquel, effectivement, je suis déjà allée.
“Ma fille Emmanuelle est au centre de ma vie. J’aime mon père. J’aime ma sœur aînée. De manière plus diffuse car je les fréquente moins, j’aime tout autant mes deux frères. Ma mère est peu présente dans ma vie, mais j’ai eu l’occasion de créer quelques liens avec elle cette dernière année.
Ma fille bien-aimée, mon père, ma sœur et mes frères, leurs compagnon et compagnes, constituent le noyau dur de mon univers affectif. Emmanuelle parce qu’elle est ma fille, ma coquinette, ma chouchounette. Père, sœur et frères parce qu’ils font partie de ma vie depuis toujours.
Il revient à l’électron Clovis en premier lieu, cet être de feu qui se désole à l’occasion de me trouver encore plus étale que la Mer Morte, d’équilibrer la charge positive de ce noyau fondamental.
En périphérie de cette énergie contrôlée, circulent les neutrons, autres proches chers à mon cœur. Je pense à tonton et à tantine à la campagne, à mes amies et amis que je ne vois pratiquement jamais, aux membres de la famille élargie, côtés paternel et maternel et côté belle-famille si on tient compte du fait que j’ai été belle-maman dans une vie ancienne, je pense, enfin, aux collègues d’une autre grande famille, universitaire celle-là, et aux personnages indéfinissables, car indéfinis et à jamais non aboutis, de mon projet alphabétique.”
Jusque-là, se disent les héritiers, on ne s’enrichit pas fort. Mais ils savent, tous autant qu’ils sont, que je n’ai rien à léguer sinon des hypothèques, alors ils laissent le notaire poursuivre sans s’impatienter.
Qu’ai-je à léguer, en fait, hormis les bons sentiments et les bonnes pensées qui m’ont habitée et que j’ai essayé d’exprimer sans les trahir, au fur et à mesure du temps passant ? Des toiles, des pastels, quelques œuvres à trois dimensions d’une valeur nulle dans tous les cas. Un blogue sans droits d’auteure. Des bijoux en plastique. Des photos pas classées. Des bouteilles de parfum, quatre, toutes entamées. Des livres. Des vêtements élimés. Les montures de mes lunettes peuvent être récupérées. Rien de bien intéressant, à part les sentiments.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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1 Response to Jour 1 783

  1. Je me contenterais bien d’une petite mèche de tes cheveux, chère amie.

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