Il m’est arrivé deux fois de n’être pas aimante envers Emmanuelle, d’être dure, fâchée, presque enragée. La première fois, elle avait un mois, un mois et demi. Elle pleurait, il était autour de minuit. Elle ne pleurait pas fort, elle était trop petite. Or je mourais d’envie, épuisée, de me coucher, de dormir, de tout oublier de mes nouvelles responsabilités. Dans la journée, bien qu’allaitant, j’avais eu des hémorragies, ça n’allait pas fort. Chouchou était dans mes bras. Je me suis mise à penser qu’elle m’empêcherait dorénavant de dormir jusqu’à la fin de ma vie. Ne pouvant supporter cette éventualité, et n’ayant pas une seconde à l’esprit que le papa pouvait m’aider, me réconforter, la bercer, j’ai lancé le paquet qu’elle était dans mes bras sur le grand lit King, à côté de Jacques-Yvan qui était déjà couché. Je ne l’ai pas lancée de toutes mes forces mais je l’ai lancée. J’ai crié, ou enfin j’ai exprimé avec véhémence que je ne serais jamais capable de m’occuper d’un bébé. Quand j’y pense, et toute ma vie quand j’y penserai, le cœur me serre et la gorge me noue.
La deuxième fois, c’était dans la famille de Jacques-Yvan. Égale à moi-même, c’est-à-dire complexée et toujours à me sentir inférieure au clan, très conscient de sa noblesse, que constitue la famille de Jacques-Yvan, j’étais sur le balcon de la belle-sœur, avec une chouchou d’un an dans mes bras. Tout d’un coup, au moment le plus doux de notre enlacement, au moment où je goûtais avec délices sa chaleur et ses caresses, chouchou m’a mordu le cou. J’ai crié de surprise et de douleur. Je nous ai instantanément perçues, elle et moi, comme les deux colonnes, les deux habitantes, les deux paysannes mal éduquées qui devaient quitter au plus vite le cercle très sélect de la belle-famille. Honteuse, je suis allée expulser ma colère sur les trottoirs, en marchant trop vite pour les petites jambes de chouchou qui ne se rendait pas compte que j’étais en christ.
La première fois, j’ai craqué pour avoir anticipé le pire –ne plus jamais dormir. La deuxième fois, j’ai craqué par complexe d’infériorité. Mais la deuxième fois, quand j’ai craqué, j’en ai profité pour marcher plus que nécessaire dans le quartier avec chouchou. Nous avons croisé un parc sur notre route, chérie a voulu en exploiter les possibilités, et de fil en aiguille nous avons eu du plaisir.
Tout ça pour dire qu’hier soir après l’école, Emma est passée à la maison nous saluer, Clovis et moi. Fidèle à lui-même et pas inférieur pour une miette, Clovis collait des morceaux de feutre sous les pattes des chaises et des tables. Il portait ses pantoufles de cuir, fourrées de laine épaisse, qui font souich souich à chacun de ses pas sur le plancher de bois. Clovis est une abeille qui s’active tout le temps. Emma entre et il me prend l’envie de lui mettre son capuchon, d’en mettre un deuxième par-dessus parce qu’elle portait un deuxième vêtement ayant capuchon également. J’ai noué les lacets du capuchon sous le menton, j’ai appuyé mes mains sur ses joues pour que les lèvres forment malgré elles ce qui pourrait ressembler au chiffre 8, je l’ai soulevée de terre malgré son poids et mon prolapsus mitral, d’un pied de haut pendant trois secondes. J’ai enserré l’anneau de fourrure qui entoure son capuchon pour que les poils de loup lui cachent la moitié du visage. Elle a fini par me demander :
– Qu’est-ce que tu fais, maman ?
– Rien, ai-je répondu. En répondant cela, je me suis rendu compte à quel point j’étais reconnaissante à la vie de m’avoir donné la capacité d’être aimante sans discontinuer pendant ces seize dernières années, à l’exception des seulement deux petites fois.
