Jour 1 824

Avec tout ça, la chirurgie éventuelle et les systèmes informationnels qui nous occupent excessivement à l’université, je n’ai pas couvert les événements des jours 12 et 13 à Paris. Je n’en ai pas eu le temps. Nous avons passés ces deux jours dans le quartier de Belleville. Au bout d’un moment, jour 12, j’ai réalisé que nous revenions systématiquement au métro Ménilmontant, à l’une ou l’autre de ses entrées situées côtés pair et impair du boulevard du même nom. Clovis, furetant partout, s’arrêtant ici et là, s’achetant des 33 tours parce qu’il les collectionne, les traînant dans un sac de plus en plus lourd qui lui frappait les mollets, ne s’en rendait pas compte. J’ai pris plaisir à ne rien dire et à le laisser me guider. Vers la fin de l’après-midi, quand l’appétit commence à nous tenailler, j’ai compris pourquoi nos pas nous ramenaient à la même place : ils étaient guidés par l’odeur des crêpes. Deux crêperies se faisaient face. Jour pair, nous avons mangé à la crêperie du côté pair. Jour impair, nous avons mangé côté impair. Instinctivement, me tirant par la main, Clovis a voulu m’amener, jour pair, à la crêperie côté impair. Je lui ai proposé de fonctionner de manière plus systématique et il a acquiescé à mon caprice. Il voulait en outre essayer de nouvelles variétés de crêpes, jour 13. Après un certain palabre, nous étions debout sur le trottoir et il commençait à brumasser, ressentant la faim et la soif de plus en plus, nous couvrant la tête de nos capuchons, nous avons convenu que nous ne saurions pas quel côté du boulevard offre les meilleures crêpes suzette si nous ne prenions pas des crêpes suzette aux deux places.
– Est-ce important ?, m’a demandé Clovis qui était en train de lire le menu et qui avait envie d’essayer, cette fois, des crêpes salées. Des crêpes suzette, mon chat, on peut en manger en masse n’importe où.
– Ce n’est pas important, ai-je répondu, sourire au lèvres parce que je pensais au nombre de fois que nous étions revenus à notre point de départ sans que mon chéri s’en aperçoive.
– Pourquoi souris-tu ?, m’a-t-il demandé. J’ai encore du chocolat à la commissure des lèvres ?, s’est-il inquiété en ouvrant la bouche en forme de O majuscule pour se frotter les lèvres.
– Je ne peux pas savoir, il fait trop noir. Est-ce que tes doigts goûtent le chocolat ?
Voyez comme la vie est drôlement faite. Quand nous étions à Paris, nous avions du temps. Il est des choses que j’aurais aimé y faire –découvrir d’autres crêperies–, mais bien qu’ayant le temps, je n’avais pas la forme. Je n’ai pas plus la forme depuis mon retour, mais je bénéficie des petites pilules qui me donnent du swing. On peut donc dire que je suis en forme grâce à un procédé artificiel. Si on change la valve mitrale de mon cœur, est-ce qu’on pourra dire que mon cœur bat grâce à un procédé artificiel ? Battant grâce à un procédé artificiel, advenant que l’on puisse dire cela, mon tempérament, ma personne, mon affectivité changeront-ils ? Deviendrai-je toute mélangée comme le personnage masculin d’un roman de Jacques Poulin qui reçoit par transplantation un cœur féminin ?
Le cœur de la baleine bleue, me dit Clovis qui lit mes textes avant publication et auquel j’ai fait part que je ne me rappelais plus du titre du roman.
– Ah !, merci, j’avais juste Les grandes marées en tête.
– Il n’y a pas de quoi mon chat, me répond chéri, mais dépêche-toi, il est passé l’heure de prendre la pilule du swing.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to Jour 1 824

  1. Avatar de Jacques Richer Jacques Richer dit :

    Comment dessine-t-on un coeur de la St-Valentin avec une valve mitrale?

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