Jour 1 830

– Parce que je vais bientôt avoir 54 ans.
C’est la réponse que je donnerais à une personne qui me demanderait pourquoi je désire faire sabler et vernir l’escalier intérieur de 15 marches qui mène chez moi. Je suppose que cette personne serait au courant que j’arrive de Paris, que je me suis acheté un bon appareil photo, et que de façon générale mes finances sont serrées. Alors elle s’étonnerait  que j’entreprenne une autre dépense et elle me demanderait :
– Pourquoi te lances-tu là-dedans ? Ce n’est pas pressant. Tu ne fais qu’y passer, dans ton escalier. Tu ne vis quand même pas dedans !
– Pour que ce soit beau, agréable, invitant. Parce que je vais bientôt avoir 54 ans.
– C’est un cadeau d’anniversaire que tu t’offres, en fin de compte, pourrait-elle conclure.
– Pas vraiment.
C’est parce que la vie passe. C’est niaiseux, vouloir voir passer ma vie en descendant et montant un escalier qui m’inspire un Wow ! plutôt qu’un Yark ! Ce n’est pas très noble comme projet. C’est matérialiste, même si j’essaie de donner une valeur esthétique à cette dépense matérialiste. Après tout, j’ai fait des études en arts visuels. J’habite un quartier qui se dit un peu huppé. Je suis docteure en lettres et propriétaire d’une SuperSonique. En comparaison, Thrissa a un sens plus aiguisé de la noblesse et de l’ouverture au monde. Elle est allée passer deux mois en Inde, pour la même raison que la mienne, parce que la vie passe. Parce qu’elle en avait assez de se dire Un jour je vais y aller, comme je me dis Un jour les marches vont y passer ! Parce que son amie Carla, avec laquelle nous avons écouté Ann Murray chanter You needed me en versant quelques larmes, chez papa, il y a un an et demi, vient de recevoir un diagnostic de cancer. Et aussi Liliane, ma collègue. Et François il y a trois ans. Et combien d’autres.
En même temps, c’est bien trop facile de justifier ma décision par le fait que le cancer existe. Ou qu’une autre menace est possible. Je pourrais mourir, tiens, d’une défaillance cardiaque en cas de complication au prolapsus mitral.
Si j’envisage le sablage et le vernissage de mon cher escalier, cet ami fidèle, c’est parce que je me trouve bête d’avoir tant attendu. C’est parce que le prix qu’il m’en coûte de le trouver laid est plus cher payé que la somme que je vais verser à l’entrepreneur sableur. C’est parce que dans dix ans je n’habiterai peut-être plus cet endroit. Retraitée, je poursuivrai ma vie à la campagne. À ce moment-là, j’aurai profité de mon investissement seulement 3 650 jours.
Je sais. Quand mon escalier sera beau, je vais trouver quelque chose d’autre de pas beau et il me faudra débourser quelque montant pour l’améliorer. Et je n’aurai pas la possibilité d’attendre le bon moment pour dépenser car ce bon moment ne se présente jamais. Bof. En attendant cette prochaine dépense à venir, matérielle ou pas matérielle, j’aurai bien profité de mon bel escalier.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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3 Responses to Jour 1 830

  1. C’est bien compréhensible. Mais si les vapeurs de vernis pouvaient contribuer au développement d’un cancer? Ce maudit ennemi universel… Il faudra bien aérer! Attendre au printemps pour le faire.

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  2. Avatar de Badouz Badouz dit :

    Au printemps, les entrepreneurs sont difficiles à attraper. Ça me prendrait autre chose que mon filet à papillons pour être efficace auprès d’eux !

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  3. Avatar de Rémi Rémi dit :

    Certains hommes embellissent les escaliers comme plusieurs femmes aiment tricoter…;-)

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