Jour 1 841

Arrivée en haut de la butte tanzanienne, j’avais à nouveau mal au cou à cause de l’appareil photo équipé de sa longue focale, mais je ne m’en rendais pas compte tellement j’étais essoufflée. Je me sentais comme si j’avais couru trois marathons. Je me suis appuyée d’une main au tronc d’un platane, le temps de reprendre mon souffle, en inspirant expirant le plus lentement possible pour ne pas souffrir d’hyperventilation. Ce faisant, j’avais la tête inclinée, vers le sol cette fois, et je comptais les pavés malgré moi. Quand j’ai senti que l’exercice de calcul était près de me donner mal au cœur, je me suis fermé les yeux, pour les rouvrir aussitôt car des étoiles scintillantes se promenaient dans le champ noir de ma vision. Les oreilles se sont mises de la partie en me transmettant ce qui commençait à devenir un vacarme de pression sanguine. Ça n’allait pas fort !
Pour ajouter à mon inconfort, mon Nikon oscillait entre mon tronc incliné et le tronc d’arbre. Je trouvais qu’il s’approchait dangereusement du platane. Le contact ne l’aurait pas abîmé, mais dans mon état d’épuisement aigu, rien que de penser à l’éventualité que mon appareil touche le tronc me mettait presque hors de moi. Paradoxalement, je n’avais pas la force d’y toucher et de l’immobiliser en mettant tout simplement la main dessus. Quand j’atteins ce stade avancé d’essoufflement, ma bouche sécrète beaucoup de salive et je dois cracher. Alors j’en étais là, crachant et hoquetant à la recherche de mon souffle, quand j’ai senti un doigt me faire toc toc sur l’épaule.
– Qu’il aille chier, me suis-je dit, pensant qu’il s’agissait d’un itinérant me quêtant de l’argent. Ce n’était absolument pas le moment !
Je ne pense jamais en mal des itinérants, comme d’ailleurs de la presque totalité des gens, mais j’étais mal en point et ce sont malheureusement ces mots qui se sont présentés à mon esprit. J’ai au moins l’humilité de le confesser.
– Qu’est-ce qui se passe mon chéri ?, me demande un Clovis inquiet, le vrai, le véritable, celui que j’avais imaginé être dans le quartier Montmartre juste parce que ça m’arrangeait.
Sur le coup, reconnaissant sa voix, j’ai pensé que j’étais victime de ce que j’appelle une hallucination auditive. Mais tout de suite après, j’ai reconnu à nul autre pareil le contact de ses grandes mains, sa manière de les appuyer comme s’il me caressait et me massait en même temps par digitithérapie. Un pur délice. Croyez-le ou non, je me suis aussitôt sentie mieux. Pas parfaite, mais ça n’allait pas tarder.
– Clovis !?, me suis-je exclamée. Comment ça va ? Qu’est-ce que tu fais-là ? Qu’est-ce qui se passe ?!
– Comment ça, qu’est-ce qui se passe !? Je te cherche partout depuis deux jours ! Ostie, chérie, tu es rouge comme un homard et blanche comme la farine !
– Je peux être un ou l’autre mais pas les deux il me semble ?
Négligeant d’éclaircir cette ambiguïté, nous nous sommes enlacés en gazouillant. Mon chéri, ma chérie, mon Clovinouchet, ma Lynchanette.
Attablés à une table coincée entre d’autres tables à la terrasse hyper fréquentée d’une brasserie hyper touristique, mais néanmoins très agréablement installés et profitant du charme de la place Montmartre qui existe encore malgré tout le brouhaha de la touristerie, Clovis m’a expliqué que nous n’allions pas pouvoir traîner longtemps parce qu’il y avait … un poulet dans le four au 2 rue Le Chatelier !
Devant mon air ahuri, il crut bon ajouter :
– À la température minimum, ne t’inquiète pas.
– Sais-tu mon chéri, répondis-je en me rappelant certaines de mes expériences culinaires en France du temps jadis de mes études, que ce qui se lit minimum pour un Canadien s’avère être le maximum pour un Européen sur certains appareils ? Le chiffre 1 était le plus chaud sur ma petite cuisinière de chambre de bonne en 1987, et le chiffre 9 le moins chaud ?
Là, le visage de Clovis a changé. Pour le rassurer, j’ai voulu tempérer mon affirmation :
– Sur certains appareils, peut-être pas tous, et peut-être aussi que les Français, maniaques comme ils le sont de l’Amérique avec un grand A, se sont mis eux aussi aux normes américaines, auquel cas le chiffre 1 serait le plus doux partout !?
Je n’avais pas terminé la phrase que Clovis s’enfuyait en me lançant son porte-monnaie pour que je paie nos consommations.
– On se voit à la maison tout à l’heure !, me cria-t-il en prenant les jambes à son cou.
Seigneur ! Vivement le jour 6 –presque la moitié de notre séjour– pour qu’on se voie enfin !

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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3 Responses to Jour 1 841

  1. Avatar de Rémi Rémi dit :

    À chacun son Kili, et l’essouflement qui s’ensuit… 😉

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