Jour 1 857

– C’est chien, me dit ma collègue.
Elle habite dans mon quartier et ce matin nous nous sommes rencontrées en nous rendant travailler. Je faisais de grands signes des bras et je sautillais sur place pour attirer son attention. Comme elle ne me voyait pas, d’où elle était de l’autre côté de la rue, j’ai crié son nom. Je sais, c’est impoli et je n’aime pas faire ça. Par orgueil, j’ai d’abord regardé s’il y avait autour de moi des gens qui me connaissent. N’en voyant pas, j’ai crié. C’est un peu stupide d’avoir pris cette précaution puisque personne ne me connaît. C’est la preuve que l’orgueil est un mauvais conseiller. Ma collègue a enfin levé la tête et nous avons fait la route ensemble. L’expression C’est chien ne faisant pas partie de son vocabulaire, j’ai pris sa remarque au sérieux.
– Comme je te connais, Lynda Longpré, tu as dû parler les trois-quarts du temps.
C’est vrai qu’Yvon a terminé son spaghetti bien avant mes pennine.
– C’est plus difficile pour Yvon de répéter ce que tu as raconté, a poursuivi l’amie, déjà que tes histoires sont souvent compliquées, que pour toi de répéter le peu qu’il a dit.
– Bien… on fait ça pour s’amuser, me suis-je justifiée. Et rien ne garantit que, primo, nous irons acheter les cinq bouteilles de cidre pour 100 $ car Yvon est un homme occupé, et pas souvent enclin à dépenser. Rien ne garantit, secundo, qu’il va vouloir se prêter à mon exercice. Yvon est dyslexique. Après avoir répété une phrase ou deux, toutes déformées bien entendu, il va déjà s’emmêler et ne voudra plus jouer.
Constatant, par cette réprimande, que ma collègue amie me lisait, je lui ai résumé ma soirée, encore une fois à l’école FACE, où avait lieu l’événement bénéfice Poésie, événement auquel assistait également le couple de la classe à part.
– J’ai parlé au copropriétaire du Camellia Sinensis, ai-je annoncé tout de go.
– Raconte !, m’a répondu l’amie, me donnant à penser qu’elle avait lu mes considérations philosophiques sur les caractéristiques indescriptibles et fort abstraites qu’il faut détenir pour appartenir à la classe à part.
– Je l’ai vu arriver dans le corridor de l’école, seul. Je me suis dit que c’était moins intimidant de parler à un seul membre de la classe à part qu’à deux à la fois, alors avant que sa compagne arrive, je suis allée vers lui. Je me suis dit aussi qu’il était très cerné, comme si moi-même je ne l’étais pas, et enfin qu’il fallait que je lui parle pour vérifier que tout être humain est égal à son voisin sur terre.
– Vous portiez le même chandail orange quand je vous ai vu dans votre boutique, rue Émery, la semaine dernière, lui ai-je dit en entrée en matière. Il m’a regardée d’une drôle de manière et j’ai réalisé qu’il ne comprend pas le français avec autant d’aisance que sa compagne française comprend l’anglais. Mais après quelques secondes d’hésitation il a souri et m’a dit, avec un accent quand même assez prononcé, qu’il portait toujours le même chandail, depuis des années.
– Vous êtes venue acheter du thé ?, m’a-t-il demandé.
– Oui, et j’ai trouvé que l’homme qui m’a servie, barbu, cheveux châtain clair, était bien informé.
– C’est normal, tout le personnel est formé avant de travailler à la boutique, nous avons deux écoles. Vous irez voir sur notre site.
– Je voyais sa compagne arriver, de loin, ai-je continué à l’endroit de ma collègue, alors j’essayais de me dépêcher mentalement pour obtenir de lui une phrase, une remarque, un mot qui auraient fait éclater la bulle de la classe à part comme neige au soleil.
– Fondre comme neige au soleil, me corrige ma collègue. Cela me fait penser au texte dans lequel tu as écrit, il y a un bout de temps, que trouvant DSK et Anne Sinclair trop gros, ils ne méritaient plus d’être les objets de ton envoûtement.
– Wow !, tu as toute une mémoire !, me suis-je exclamée.
Devant le silence humble de ma collègue qui devenait de plus en plus mon amie, j’ai poursuivi, d’autant que nous étions rendues sur le quai du métro et que la rame de train qui arrivait allait, à cause du bruit, nous obliger à crier.
– En fin de compte, ai-je enfilé à toute vitesse, je préfère encore le thé que j’ai acheté à Rawdon, avec Clovis. L’approche est moins spécialisée, l’atmosphère est plus bon enfant, on meurt de chaleur en entrant dans le réduit qui tient lieu de boutique parce que les murs sont entièrement vitrés, mais, quand même. J’imagine qu’on gèle en hiver, par exemple, je n’avais pas pensé à cela. Et les prix sont moins élevés. Remarque, le plus cher c’est encore David’s Tea
– Et le type de la classe à part, comment ça s’est terminé ?, m’interrompt mon amie.
– Sa femme est arrivée et je leur ai souhaité une bonne soirée, comme on fait avec tous les gens de toutes les classes finalement, enfin… j’imagine.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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5 Responses to Jour 1 857

  1. C’est bien drôle que tu mentionnes « David’s Tea », que je connaissais pas du tout – étant plutôt un buveur de café – et que le même jour, notre patron arrive à notre bureau avec des grosses boîtes de ses thés sous emballages de Noël, une pour chacun d’entre nous! Très bizarre! Il doit être très « hot » en ce moment, ce David!

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  2. Allo Lynda, merci pour ces petites lectures plaines de vie. J’aime bien aller me gâter en achetant des thés. J’aime bien Camélia Sinensis maisil n’est pas vraiemnt situé dans mon coin…je vais plutôt au David’s tea ou L’amour des thés sur Bernard…tu connais? Je ne savais pas que David était plus dispendieux que Camélia, merci. Leur (CS) thé vert earl grey est intense en arôme et fragrance et tellement bon! Tu l’a essayé? Que dire du Rooïbos en provence de David’s tea…Ah y en a plein à essayer! Cheers!

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    • Avatar de Badouz Badouz dit :

      Mon endroit prfr demeure la boutique de Rawdon, mais j’ai dcouvert qu’il existe un Varith Joliette o habite mon amoureux et je ne suis jamais alle sur Bernard, je vais m’y rendre un jour ! Bonne anne 2013 et au plaisir de la suite ! Merci pour tes visites ! Lynda

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    • Avatar de Badouz Badouz dit :

      Il ne faut pas que tu te fies à mes affirmations qui sont souvent inventées, je ne sais pas si DavidsTea vend plus ou moins cher que Camellia Sinensis mais ça faisait mon affaire dans la phrase !

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