Ce ne sera pas facile, développer une relation entre Xena et maman alors que je ne les connais ni l’une ni l’autre. Qu’est-ce qui les intéresse, qu’est-ce qu’elles ont en commun ? Ça sent le surplace et les pataugements de l’auteure.
Tout s’est organisé très facilement. Nous avons convenu avec Xena que je cacherais la clef de la voiture sous le paillasson et avant qu’on termine notre conversation, au téléphone, j’entendais Zoé dire à Xena qu’elle lui prêterait son GPS. De mon côté, après avoir caché la clef tel qu’entendu, je ne me suis plus occupée de rien puisque je m’en venais travailler. Donc, à partir d’ici et de maintenant, tout ce qui suit est improvisé.
Maman reconnait ma voiture mais pas la conductrice, évidemment. Prudente, elle dit préférer ne pas sortir. Elle est chanceuse parce qu’il pleut des cordes. Elle explique à Xena qu’elle ne sort jamais quand il pleut car elle a peur d’attraper le rhume si elle se mouille les pieds.
– Vous n’avez pas de bottes ?, demande la beauté grecque.
– Non, je ne suis pas sortie pendant des années, et même, je n’ai pratiquement pas marché.
Discrète, Xena ne pose pas plus de question. C’est un aspect positif de mon personnage qu’il me fait plaisir de découvrir. Elle s’installe sur une chaise libre, à côté de celle de maman. C’est son tour d’être chanceuse car les chaises de la grande salle commune, toutes berçantes, sont habituellement occupées par leur propriétaire. Chaque résident de la maison a sa chaise réservée. L’autre jour, maman est revenue d’une promenade avec moi et voyant sa chaise occupée par M. Turcotte, elle lui a dit, toujours de sa voix douce et sans aigreur aucune :
– Vous êtes assis sur ma chaise et je voudrais la récupérer.
Docile, M. Turcotte est allé s’asseoir à sa place.
Au Restoroute, d’où nous arrivions le ventre plein de frites, maman m’avait dit qu’elle n’acceptait plus de se faire runner et que maintenant elle s’exprimait. J’ai trouvé qu’elle faisait cela très bien.
La chaise de maman est bien tentante, cela dit, parce qu’elle est placée juste en face de la télévision. Le plus ironique, c’est que tout en l’ayant en plein dans son champ de vision, maman ne la regarde pas, alors que M. Turcotte, dont la chaise à cet égard est mal placée, se tord le cou pour la regarder. Mais on ne reviendra pas sur le fait qu’il n’y a pas de justice sur terre et que tout se joue selon qu’on appartient au camp des païens ou des pharisiens.
Pour entamer une conversation, notre amie Xena demande à maman, en se berçant sans même s’en rendre compte :
– Connaissez-vous quelques mots grecs ? Savez-vous, par exemple, ce que signifie Kalimera ?
– C’est un joli mot, répond maman. Est-ce que c’est le nom de votre chienne ?
Xena, souriant :
– Non, ça se traduit par Bon matin.
C’est bien pour dire, il y a un restaurant Kalimera pas très loin de l’université, qui ne sert pas les petits déjeuners parce qu’il ouvre à onze heures et qui est tenu par des Asiatiques. Il y a aussi un restaurant Percé dans le même quartier, en hommage au rocher de la Gaspésie, qui est géré par un Grec. Cet été, quand Emma est revenue de la Grèce, justement, on s’y est rencontrées et nous avons demandé au patron de nous lire ce qui était écrit sur le pot de miel qu’Emma m’avait rapporté.
– Pouvez-vous nous dire s’il est écrit sur le pot que c’est un miel de pin ?, avons-nous demandé.
Comme il ne répondait pas à la question, tournant le pot dans tous les sens et vantant les produits de son pays, j’ai précisé :
– Est-ce un miel qui provient de l’arbre, le pin, vous savez les grands pins parasols ?
Finalement, on ne l’a jamais su.
– Comment avez-vous connu Lynda ?, demande maman, délaissant déjà le vocabulaire.
– Je m’en rappelle assez peu, répond Xena, parce que je venais tout juste d’arriver dans l’histoire, mais on peut dire que c’est par l’intermédiaire d’amies communes.
Maman regarde Xena en pressentant qu’il s’agit d’une histoire compliquée. Pour ne pas s’embarquer là-dedans, elle y va d’une autre question, formulée de manière elliptique :
– Et Yasmine ?
– La grande qui portait des lunettes fumées au salon de thé ?, demande Xena. Aucune idée.
– C’est vrai que vous n’étiez pas au salon de thé, mais vous étiez quand même aux chutes Dorwin avec elle, insiste maman sans avoir l’air d’insister.
Silence de Xena. Maman poursuit calmement, en me prouvant à quel point je ne la connais pas, et en me faisant sentir à quel point il nous reste peu de temps pour rattraper les années perdues :
– Je dirais que Yasmine procède d’une antériorité qui s’inscrit avant la vôtre sur la courbe de l’espace temps. Zoé, d’une antériorité qui s’inscrit avant celle de Yasmine, que Wilma n’est pas encore arrivée, et que Lynda n’avait pas prévu s’intéresser à moi.
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