Je vais emprunter au monde de la faune. Tante Alice nous a quittés doucement sur son canapé deux places, faible comme un petit poulet. Sur la photo qui a été utilisée pour la notice nécrologique, elle apparaît bien en chair, enrobée, et ne ressemble pas à notre tantine de plus en plus fragile des dernières années.
– Elle a tenu tête à tout le monde, m’a dit papa, certes ébranlé, mais moins qu’on s’y attendait, et enchanté qu’elle ait quitté notre monde comme elle le voulait, c’est-à-dire dans sa maison et surtout pas dans le brouhaha de l’hôpital.
Je le vois essuyer une petite larme du bout du doigt, coincée dans le pli de ses cernes, alors pour faire dévier son attention, je dis ceci :
– Quand on se sent très seul, papa, on a peut-être envie de mourir dans le brouhaha, dans l’agitation ?
Papa me regarde comme s’il n’en croyait pas ses oreilles, alors, un coup partie, je continue et j’y vais d’une histoire que j’invente au fur et à mesure.
– Un collègue m’a raconté –c’est très commode d’avoir recours à des collègues, qu’ils soient réels ou fictifs — que son oncle, en vieillissant, ne voulait plus voir personne. Il n’avait jamais été malade. Un soir, il s’est senti oppressé et de plus en plus faible, à tel point qu’il a composé le 911. Les ambulanciers sont venus le chercher et l’ont amené à l’hôpital. Ça faisait des années qu’il ne sortait que pour faire ses courses dans le quartier, et, d’ailleurs, il sortait de moins en moins souvent. Arrivé à l’hôpital, il découvre un monde grouillant de vie. Il remarque en premier les infirmiers qui marchent vite dans leurs chaussures de sport. Il entend des voix à travers des microphones qui diffusent des messages toujours semblables : Julie, poste des infirmiers. Marc-André, chambre 107. Il ne s’agit pas d’une chambre, ai-je précisé comme si papa ne connaissait rien, mais d’un endroit numéroté 107 doté d’un rideau. Quand on tire le rideau, cela devient une chambre.
– Où veux-tu en venir ?, m’interrompt papa.
– Nulle part. Je voulais juste exprimer qu’on peut aimer les hôpitaux. C’est désorganisé, c’est presque anarchique, ça résiste à tous les modèles de gestion, de contrôle, d’autorité. On peut faire à peu près tout ce qu’on veut et personne ne s’en rend compte et, surtout, on n’a de compte à rendre à personne. Pire que ça : on voudrait rendre des comptes à quelqu’un qu’on ne saurait pas à qui ! Je me rappelle avec François, à l’urgence, j’ai vu un homme dans une civière, tu ne me croiras pas, manger un spaghetti qu’il s’était fait livrer d’un restaurant, juste à côté d’une femme agonisante qui n’avait pas la force d’ouvrir les yeux. La civière de la femme était mal placée, les gens s’y accrochaient les pieds, certains lâchaient un juron, et personne, papa, ne semblait remarquer que chaque mouvement exercé sur la civière avait un effet direct sur les aiguilles qu’elle avait aux bras pour l’écoulement des solutés.
Papa se râcle la gorge parce qu’il commence à avoir mal au cœur.
– Ça, ma fille, on n’appelle pas ça un hôpital, mais un asile.
-
Badouziennes
Textes antérieurs
Qui est Badouz ?
Une autrice illustrement inconnue !
Catégories
mes plus sincères sympathies pour le départ de tante A.
Je retiens qu’elle est partie comme elle l’espérais, chez elle, auprès de personnes qui lui étaient chères.
Bises à toi
J’aimeJ’aime