Jour 1 928

– Pourquoi pleurez-vous ?, me demande l’éditeur.
Nous sommes toujours à la Brûlerie, l’homme fume mais moins que d’habitude. Il vient de faire référence à un éventuel refus.
– Je prends ça trop au sérieux, lui dis-je en me mouchant. J’écris comme si ma vie en dépendait. Je cherche ma voie. Je voudrais sentir que je suis une écrivaine. Comment ça se fait que je ne le sens pas ? Comment ça se fait que je ne suis pas lue ? Pas publiée ? Je voudrais me définir comme ça, comme une écrivaine, savoir enfin qui je suis, croire en ce que je dis quand j’ai à me présenter, je suis une écrivaine. Voilà.
– Pour être publiée il faut écrire, vous ne pouvez pas être publiée si vous n’écrivez pas.
– Bien, justement, comment ça se fait que je n’écrivais pas ? Comment ça se fait qu’il a fallu la mort de François ?
– Le père de votre fille est décédé ?
– Non, c’est quelqu’un d’autre qui est décédé.
– Et votre fille a quel âge ?
L’éditeur nous fait glisser habilement vers un autre sujet.
– Elle aura seize ans dans moins d’un mois.
– Est-ce qu’elle lit ?
– Elle lit tout, elle lit beaucoup, elle lit tout le temps. En anglais, en français. Quand elle a fini un livre, elle le recommence à l’envers, du dernier au premier chapitre.
– Écoutez, me dit l’éditeur en nous amenant sur un autre registre. Vous m’en demandez beaucoup. Vous me demandez de m’engager pour dix ans et je dois prendre une décision à partir de seulement le un dizième du projet. C’est bien ça, vous allez m’envoyer 100 pages ?
– Non, 220 textes, ça fait probablement plus de 220 pages.
– Vous allez m’enregistrer ça sur une cassette ?
Là, je ne suis pas sûre de comprendre. Il doit vouloir dire une disquette, même si ça fait longtemps que ça n’existe plus.
– Euh … me parlez-vous d’une clef USB ?
– En plus, poursuit-il, la tête ailleurs, il peut arriver tant de choses. Vous pouvez mourir, je peux mourir, vous allez me coûter cher en papier …
Pour me donner des chances, j’émets l’hypothèse suivante :
– Il est possible que le tome sept de la décade, admettons, ne soit qu’une plaquette fine …
L’éditeur me regarde. Il esquisse malgré tout un sourire que j’interprète comme un encouragement, peut-être même comme si mon projet lui plaisait.
– D’accord, c’est entendu, vous m’envoyez une cassette ? Prenez votre temps et quand vous êtes prête vous me l’envoyez.
– Entendu pour la cassette.
Je prends plaisir à répéter le mot, et même j’en rajoute :
– J’imagine que votre ordinateur accepte plusieurs formats de cassette ?
– Oh sûrement, j’affiche les textes sur un écran plat de toute façon.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

1 Response to Jour 1 928

Répondre à Jacques Richer Annuler la réponse