– Pourquoi pleurez-vous ?, me demande l’éditeur.
Nous sommes toujours à la Brûlerie, l’homme fume mais moins que d’habitude. Il vient de faire référence à un éventuel refus.
– Je prends ça trop au sérieux, lui dis-je en me mouchant. J’écris comme si ma vie en dépendait. Je cherche ma voie. Je voudrais sentir que je suis une écrivaine. Comment ça se fait que je ne le sens pas ? Comment ça se fait que je ne suis pas lue ? Pas publiée ? Je voudrais me définir comme ça, comme une écrivaine, savoir enfin qui je suis, croire en ce que je dis quand j’ai à me présenter, je suis une écrivaine. Voilà.
– Pour être publiée il faut écrire, vous ne pouvez pas être publiée si vous n’écrivez pas.
– Bien, justement, comment ça se fait que je n’écrivais pas ? Comment ça se fait qu’il a fallu la mort de François ?
– Le père de votre fille est décédé ?
– Non, c’est quelqu’un d’autre qui est décédé.
– Et votre fille a quel âge ?
L’éditeur nous fait glisser habilement vers un autre sujet.
– Elle aura seize ans dans moins d’un mois.
– Est-ce qu’elle lit ?
– Elle lit tout, elle lit beaucoup, elle lit tout le temps. En anglais, en français. Quand elle a fini un livre, elle le recommence à l’envers, du dernier au premier chapitre.
– Écoutez, me dit l’éditeur en nous amenant sur un autre registre. Vous m’en demandez beaucoup. Vous me demandez de m’engager pour dix ans et je dois prendre une décision à partir de seulement le un dizième du projet. C’est bien ça, vous allez m’envoyer 100 pages ?
– Non, 220 textes, ça fait probablement plus de 220 pages.
– Vous allez m’enregistrer ça sur une cassette ?
Là, je ne suis pas sûre de comprendre. Il doit vouloir dire une disquette, même si ça fait longtemps que ça n’existe plus.
– Euh … me parlez-vous d’une clef USB ?
– En plus, poursuit-il, la tête ailleurs, il peut arriver tant de choses. Vous pouvez mourir, je peux mourir, vous allez me coûter cher en papier …
Pour me donner des chances, j’émets l’hypothèse suivante :
– Il est possible que le tome sept de la décade, admettons, ne soit qu’une plaquette fine …
L’éditeur me regarde. Il esquisse malgré tout un sourire que j’interprète comme un encouragement, peut-être même comme si mon projet lui plaisait.
– D’accord, c’est entendu, vous m’envoyez une cassette ? Prenez votre temps et quand vous êtes prête vous me l’envoyez.
– Entendu pour la cassette.
Je prends plaisir à répéter le mot, et même j’en rajoute :
– J’imagine que votre ordinateur accepte plusieurs formats de cassette ?
– Oh sûrement, j’affiche les textes sur un écran plat de toute façon.
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