Jour 1 950

Maman ouvre un œil seulement, elle ne veut pas se sortir complètement de son sommeil.  En soulevant un peu sa tête de l’oreiller, elle scrute les lieux, en l’occurrence sa chambre au 7e étage à l’hôpital, et me demande où est Clovis. Elle l’a trouvé bien de son goût, quand nous y sommes allés lui et moi la semaine dernière. Je me répète, je sais.
– Il rend visite à sa famille, ai-je répondu à maman, c’est la fête des pères aujourd’hui.
– Alors, que fais-tu avec ta mère ?, réplique-t-elle du tac au tac.
Je ne sais pas ce qu’on lui donne, comme médicaments, mais ça semble efficace !
– Bien, on était tous en famille, hier, pour le mariage de Swiff, alors du coup on était avec papa.
– Je l’ai vu cette semaine à l’hôpital, me dit maman.
Ça fait deux fois qu’elle me dit ça, qu’elle a vu papa, elle l’aurait vu au 5e, avant d’être transférée en oncologie, au 7e.
– Ça fait deux fois que je le vois, précise-t-elle, comme si elle lisait dans mes pensées.
Pour vérifier si elle a de la suite dans les idées, je lui demande si c’était au 5e.
– La première fois, oui, au 5e, et cette semaine ici, à côté de mon lit, me dit-elle en me montrant une chaise pliante, qui est pliée, et appuyée contre le mur.
En faisant comme si c’était vrai, parce qu’il me semble que c’est impossible, quoique, en fait de compte, tout est possible, je lui demande de quoi ils ont parlé.
– Bien … du mariage de Swiff, me dit-elle en me regardant comme si j’étais idiote.
– Est-ce que papa avait l’air nerveux ?
Je patine pas mal, je l’avoue, pour alimenter la conversation, je ne sais pas si nous commentons un évènement réel ou si nous sommes en pleine fiction. Mais une chose est sûre, à cause de la rénovation de la terrasse et de l’installation d’un chapiteau, papa était bel et bien nerveux. Il avait peur que les préparatifs ne soient pas terminés à temps.
– Pas nerveux mais très vieux, dit-elle avec son rire de petite fille et avec un éclat dans son seul œil ouvert.
– Voudrais-tu que je t’apporte des photos du mariage, la prochaine fois, si je reviens ?
C’est une manière de vérifier si elle désire ma visite une troisième fois.
– Seulement deux ou trois, répond-elle, ça me fatigue de regarder les gens.
– C’est pour ça que tu me regardes d’un seul œil ?, ai-je habilement rétorqué.
– C’est pour économiser mes forces, tu sais que je me fais opérer demain ?
– Alice m’a dit que ce serait mardi, après-demain.
– Bof, c’est pareil, dit-elle, un jour de plus ou de moins.
– Tant qu’à ça … Qu’est-ce que tu as au juste, maman ? Je veux dire, tu te fais opérer pour quoi ?
– Qu’est-ce que j’ai ? J’ai envie de fumer, qu’elle me répond. Et je meurs de soif.
Comme elle est wise, elle ne me dit pas ce qu’elle aimerait boire. Mais elle a de la suite dans les idées :
– La dernière fois qu’il est venu, Clovis m’a apporté de l’eau et des glaçons.
Je sais que si je lui offre de lui apporter de l’eau, il y en a au bout du corridor, très fraîche, elle va dire non. Alors j’essaie de trouver quelque chose qui va lui permettre de répondre oui. Mais, je l’ai écrit, je patine en titi.
– Voudrais-tu que Clovis, la prochaine fois, t’apporte du café glacé ?
– Oh ! ce serait gentil, me dit-elle.
Elle ne se trouve pas à prononcer le mot Oui, mais on en est proche et, sur ce oui non dit, elle me tapote la main comme le faisait ma grand-mère de son vivant, ça aussi, je l’ai déjà écrit.
Ce n’est pas tant le frôlement de sa main sur la mienne, qui m’a fait un drôle d’effet, c’est de me rendre compte, par ce frôlement, que j’avais laissé traîner la mienne à proximité de la sienne, comme ça, tout bonnement, presque naturellement.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to Jour 1 950

  1. Avatar de blog2choco blogchoco dit :

    Je te lis tres attentivement quand tu parles de ta mère. Je n’ai jamais osé te demander ce qui t’a menée à couper les ponts avec elle. Avec la mienne, on fait semblant qu’on ne se souvient de rien. Mais elle est plus forte que moi à ce jeu là.

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  2. Avatar de Badouz Badouz dit :

    C’est le phénomène d’identification qui fait en sorte que je me sens névrosée, très malade, quand je suis en contact avec elle, je ne respire plus, je suis menacée, je me sens aussi fragile, psychologiquement, qu’elle. Je n’existe plus.

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