Jour 1 953

J’ai 53 ans. Quand elle a commencé à écrire le récit de sa vie en manière thérapeutique parce qu’elle venait d’entamer une psychanalyse, Marie Cardinal, à sa grande surprise semble-t-il, ne s’est pas d’abord intéressée au sang qui n’arrêtait pas de couler d’elle, elle a plutôt consacré plusieurs pages à décrire la beauté de l’Algérie, où elle est née. Pensant écrire à quel point elle n’en pouvait plus de saigner, elle s’est fait prendre au jeu de l’écriture. Est bien pris qui croyait prendre. Les paysages, les couleurs, les odeurs, la chaleur et les sons de la chaleur de son pays se sont retrouvées aux premières loges. Ce n’est qu’au fil de l’écrit, mais probablement que la psychanalyse devait aider aussi, que s’est discrètement profilé l’élément démoniaque qui malmenait sa vie jusque-là : sa mère.
Quand elle a commencé à écrire le récit de sa vie en manière thérapeutique parce qu’elle venait d’entamer une psychanalyse, Lynda Longpré, sans surprise aucune, s’est rendu compte qu’il n’y avait guère de soleil éblouissant, de lumière blanche, de palmes alanguies sous l’effet d’un mol vent, de mer aux crachins salés sur la rue Ste-Angélique Nord où elle a passé ses dix premières années. Ça ne veut pas dire, Marie ici en est la preuve, que parce qu’on naît sur une rue modeste, on est prédestiné à avoir une relation difficile avec sa mère.
Si je devais aborder le thème de la surprise, de l’étonnement, je dirais que ce qui m’étonne le plus, quand j’essaie de chercher dans mon passé des éléments lumineux qui m’auraient inspirée, ce qui m’étonne, c’est que je ne trouve rien. Quand j’essaie de saisir des éléments de plaisir qui m’auraient procuré du bien, qui auraient nourri mon esprit, et apaisé mon cœur, il n’y a rien qui vient. Je n’ai pas souvenir d’un plat qui aurait embaumé la cuisine, d’un ourson que j’aurais aimé, d’une émission de télévision qui m’aurait captivée, d’un parfum qui m’aurait fait palpiter les narines, d’une couleur qui m’aurait fait voyager même si, à l’époque, je ne connaissais aucun pays. L’univers qui m’entourait était perçu par les yeux d’une fillette, je parle de moi, qui était habitée par la peur, par une grande fébrilité, par une nervosité qui gâchait tout. Par conséquent, je braillais tout le temps. En bout de ligne, je n’avais aucun plaisir, sauf celui des rotules saillantes, le soir, dans mon lit.
Mais si j’essaie de tenter de percevoir au loin, de manière confuse, le fil ténu d’une petite sensation agréable, jusqu’à une certaine limite, je dirais qu’elle serait logée, cette sensation, dans la personne de ma sœur qui prenait soin de moi et qui disait souvent, je m’en rappelle, que j’étais belle. Autrement dit, j’ai découvert que la vie pouvait vibrer, et n’être pas qu’une surface glacée sans écho et sans résonance, auprès de ma grande sœur. Mettez ma sœur quelque part, dans n’importe quel lieu, elle va l’animer instantanément. Enlevez ma sœur de là, et vous allez sentir un vide immédiat, tournant la tête à gauche, à droite, vous allez vous demander où est rendue la joie. Je n’exagère pas.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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4 Responses to Jour 1 953

  1. Avatar de blog2choco blogchoco dit :

    Tu as trouvé ton rythme, on dirait.

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  2. 1953. Mon année à moi…
    Dur portrait, que tu fais là! Même pas d’ourson, pas de poupée…
    Et de quoi avait l’air ta chambre, ou votre chambre? Pas de souvenir de ça non plus?

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  3. Avatar de Badouz Badouz dit :

    Je me souviens d’un petit lit simple dans lequel mon père m’avait montré comment placer mon bras dans le plâtre pour qu’il ne m’empêche pas de dormir, j’avais 5 ans. Après je me souviens d’un lit double que je partageais avec ma soeur. Mais dans notre chambre il n’y avait pas de vie, de dessins, de création, d’invention. Il y avait les meubles !

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