Jour 1992

L’événement massue du week-end de Pâques a été, en plein Jeudi saint, ma visite chez ma femme médecin que j’aime tant et qui me suit depuis vingt-trois ans. Elle m’a annoncé qu’elle prenait sa retraite. J’y pensais justement, dans la salle d’attente, en tricotant, je me disais :
– Je n’ai pas hâte qu’elle prenne sa retraite.
Quand elle me l’a annoncé, je me suis exclamée :
– Vous ne pouvez pas faire ça, en plein Jeudi saint, et demain c’est mon anniversaire !

Quand elle m’a auscultée –en me répétant pour la 23e fois qu’on entend très bien mon souffle au cœur– j’ai commencé à le sentir se gonfler dans ma poitrine, puis une larme a coulé. Mais je me suis retenue et la médecin, si elle s’est rendu compte de quelque chose, a fait comme si de rien n’était. Ensuite je me suis rhabillée, je suis revenue à son bureau pour une dernière minute de conclusion, et là, paf, plusieurs larmes ont coulé. J’essayais de me raisonner : Lynda, si tous ses patients pleurent comme tu le fais, elle va avoir hâte en titi d’être à la retraite.

Je me suis revue à son ancien cabinet du Carré St-Louis lors de ma première consultation. J’ai repensé à l’amie qui m’avait donné ses coordonnées car j’arrivais à Montréal après mon séjour européen et je ne connaissais pas de médecin. À cette époque, il était relativement facile d’en trouver un, on pouvait même se permettre de les magasiner. Me découvrant en très mauvais état psychologique, elle m’avait expliqué qu’il serait bénéfique que j’entame une psychothérapie, que j’avais en plein l’âge pour ça, et que ne pas m’y lancer présentait le risque de rétrécir ma vie. Elle m’avait mise en contact avec son mari psychanalyste, que j’avais rencontré deux fois à l’Hôpital général. Les yeux fermés, il m’avait écoutée lui raconter ma vie, et avait simplement conclu, à la fin de mon laïus :
– Vous ne parlez pas beaucoup de votre mère.

J’ai donc rappelé à mon médecin qu’elle m’avait mise en contact avec son mari et que grâce à elle, et à lui, j’avais certainement mieux réussi ma vie. Comme cela s’est produit avec la  technicienne qui m’a mine de rien annoncé que nulle anomalie n’apparaissait sur ma mammographie, quand elle a ouvert la porte, je lui ai dit que je l’aimais et je me suis sauvée en hoquetant. J’avais 98 ans.

Cet événement massue a fait en sorte que mon week-end de Pâques s’est vécu hors du temps, dans un autre monde, dans un temps dilaté.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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7 Responses to Jour 1992

  1. Avatar de LouisA LouisA dit :

    Je te comprends tellement, Linda! J’ai perdu mon médecin que je voyais annuellement depuis que j’habite en Outaouais et qui me faisait tellement de bien. Elle n’a pas pris sa retraite mais est tombée malade… C’est en lisant la lettre nous annonçant qu’elle devait renoncer à sa pratique que je me suis sentie terriblement orpheline, et je ne suis toujours pas consolée!

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  2. Avatar de LouisA LouisA dit :

    Non, pas d’examen annuel depuis au moins 4 ans, j’ai arrêté de compter… Je suis sur une liste régionale de patients « orphelins », mais ils appellent en priorité ceux qui ont une condition médicale requérant un suivi immédiat. Alors, tant que je suis en santé, je n’ai à peu près aucune chance d’être appelée. Bonjour la prévention !

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