Selon toute vraisemblance, plusieurs de mes lecteurs n’auraient pas compris que Thrissa parlait au téléphone avec son mari, vendredi dernier, pensant qu’elle parlait à son mécanicien. Et dire que je croyais m’exprimer, à l’écrit, d’une manière limpide.
Les bonnes journées, le plus récent mot du jour des Productions Badouz peut recevoir jusqu’à quinze visites mais, habituellement, cela se limite à huit ou neuf les jours de semaine, et à une ou deux les fins de semaine. Or, le tiers de mes lecteurs, à savoir trois personnes, m’ont téléphoné pour me demander des précisions au sujet du mécanicien et de Thrissa. Ce n’est pas bon signe.
Alors voici. Le mari de mon amie s’appelle Don, mais il porte un deuxième prénom qui est James. Pour une raison qui échappe à Thrissa, Don, que tout le monde appelle Don, s’est abonné il y a longtemps au service téléphonique de l’Ontario sous le prénom de James. Quand Thrissa a vu sur l’afficheur de mon téléphone apparaître le prénom James, vendredi dernier, elle n’avait que le mécanicien en tête, qui s’appelle James également, à cause du voyage qu’elle s’apprêtait à faire au Massachusetts. Elle voulait qu’il lui confirme que sa voiture était en ordre et pouvait faire la route. Ses valises l’attendaient en bas de l’escalier chez moi et c’est tout juste si le moteur ne tournait pas déjà dans sa voiture. Ayant payé cher la réparation des freins, elle savait ne pas avoir l’argent pour payer toute manière de dépannage si sa voiture devait l’abandonner sur les grandes autoroutes états-uniennes. Elle était nerveuse, c’est une personne de tempérament très nerveux de toute façon. Mais d’avoir parlé à son mari sans s’en être rendu compte avant un bon moment, et que le mari l’ait laissée parler en français sans exprimer qu’il ne comprenait rien, a rendu Thrissa presque folle.
Mais il y a plusieurs Thrissa. Il y a celle qui aime la boue et le calme de l’endroit merveilleux où elle habite avec son mari. L’hiver, par les nuits de grand froid, des coyotes et des orignaux s’aventurent tout près de la maison. Bien qu’il fasse encore noir à cinq heures du matin, car mes amis se réveillent tôt, il arrive que les animaux, attirés par la faible lueur des veilleuses dans la maison, aient littéralement le nez collé aux fenêtres. Impossible de ne pas les voir.
Comme j’ai peur des animaux sauvages, je ne vais pas chez mes amis l’hiver, seulement l’été. Cela me convient parfaitement. Il y a tellement de moustiques qu’on ne peut pas vraiment sortir, alors on passe notre temps à lire, tricoter, écouter des films, cuisiner.
Il y a en Thrissa, cela étant, une femme très sociable qui ne se lasse pas de multiplier les contacts humains tellement ils lui font du bien. C’est à ce moment-là que l’environnement boueux est moins intéressant et c’est pour mieux créer des liens que Thrissa voyage régulièrement. Sa première destination est alors chez moi. Montréal constitue la plaque tournante de ses autres déplacements. Quand elle arrive je suis enchantée, quand elle repart je suis fatiguée, et voyez comment la vie est faite, à peine est-elle partie que je m’en ennuie.