Ça y est, ça me revient, ça s’appelle la fonction phatique, le nom de la fonction que j’ai tant cherché hier. Selon la théorie de Jakobson, du temps que je faisais mes études en littérature à l’Université Laval, sont associés à la fonction phatique les mots qui ne servent qu’à maintenir vivant un échange, une conversation. Les mots qui font savoir à l’émetteur que le récepteur est à l’écoute, qu’il comprenne ou qu’il ne comprenne pas, cela n’a pas d’importance. Par exemple, quand Emma et moi avons acheté du jus, elle a essayé, sur le chemin du retour, de calculer combien coûtait un échantillon unique d’une quantité de six, alors que nous avions acheté des quantités de huit, je faisais hum hum pour l’encourager à se rendre jusqu’au bout de son calcul mental. J’étais en pleine fonction phatique.
Quand Arthur est venu me déposer en voiture devant mon pavillon, j’ai eu l’impression qu’il abusait des onomatopées de la fonction phatique. Je lui racontais de petites choses pour meubler la conversation pendant qu’il conduisait. J’essayais d’être intéressante. Il répondait Uh uh de manière distraite sans que ce soit le bon moment, avant même que j’aie fini mes phrases.
Ensuite nous nous sommes quittés sur un au revoir tout simple au cours duquel nos regards en ont dit bien davantage que les mots — qu’ont-ils dit au juste, je ne le sais pas. Une fois sortie de son véhicule, de manière incompréhensible, je me suis sentie en état de grâce. Était-ce en lien avec son regard qui ne voulait plus quitter le mien, et le mien le sien ? J’ai traversé la rue dans le corps d’une nouvelle Lynda. Au même moment, Arthur conduisait-il sa Jaguar dans le corps d’un Arthur nouveau ? Autrement dit, en supposant qu’Arthur ait été à l’origine de mon état de grâce, en vivait-il un aussi, réciproquement ?
Cela me fait penser à Robin. J’étais en extase auprès de lui alors qu’il était essentiellement préoccupé par son lave-vaisselle Bausch qui venait de rendre l’âme, il me l’a dit par la suite. Ce n’est pas grave. C’est même presque amusant, ce jeu des subjectivités.
Cela me fait penser à Lucien Bouchard. Quand il a quitté le Bloc à Ottawa et qu’il est venu diriger le Parti québécois à Québec, il a accordé une entrevue à un journaliste, j’en ai vu un extrait à la télévision, les deux hommes étaient en auto. Lucien faisait le point sur sa vie parlementaire et concluait à l’effet qu’il aimait tout le monde, même ses adversaires politiques les plus coriaces. De tous les gens qu’il laissait derrière, il n’entretenait aucune mauvaise pensée envers quiconque.
C’est comme ça que je me sens. Peu importe les événements du passé, les brouilles, les déceptions, les affrontements, les jalousies, j’aime tout le monde. Pour m’exprimer de manière moins exaltée, disons que je ne dépense aucune énergie à ne pas aimer quelqu’un J’aime mes collègues dont Ludwika même si parfois elle m’épuise, j’aime ma famille dont mon père qui peut se montrer entêté, j’aime ma fille –qui a toutes les qualités–, j’aime le père de ma fille que je croise régulièrement dans les corridors au travail, et qui m’est passé sous le nez en auto, vendredi dernier. Nous faisons tous partie d’une grande famille ou, autre manière de clore élégamment mon élan, nous sommes tous inscrits dans la même grande aventure.
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