Aujourd’hui, je me sens comme le personnage principal des Grandes marées, de Jacques Poulin. Ça veut dire que je ne vais pas fort. Si je me rappelle bien, le personnage est un traducteur, il vit sur une île, probablement avec un chat, il y en a toujours, des chats, dans les romans de Poulin. Il est doux et gentil. Au début, on a envie d’être ami avec lui. Un jour, une femme arrive sur son île. En tant que lecteur, on est content pour le traducteur, on se dit que les deux personnages vont s’aimer et peut-être même peupler l’île. Il héberge la femme mais on attend vainement un rapprochement eux. Ils se rencontrent dans la cuisine le matin pour le petit-déjeuner, et ça ne va pas tellement plus loin. Ça, c’est Poulin tout craché. Puis, au bout d’un moment arrive un autre individu qui prend de la place, plus de place que la femme du début, et peut-être même que la femme développe un béguin pour lui. Ça aussi, c’est du Poulin, les triangles dans lesquels il ne se passe rien. Puis cet individu en entraîne un autre, et peut-être un autre, des rescapés plus ou moins amochés qui ne savent où aller. L’accumulation des hébergés finit par inciter le traducteur à s’installer de plus en plus en retrait dans sa propre maison. D’abord il se confine dans sa chambre pour laisser de la place aux autres, puis, soupçonnant le béguin, il cède sa chambre au couple en devenir et s’installe dans une chambre plus petite, puis dans un cagibi, puis dans le hangar dehors. Pour finir, le traducteur s’en va mourir dans l’eau, il quitte l’île et on comprend qu’il va nager jusqu’à n’en plus pouvoir, il a même enlevé ses lunettes et s’est assuré de les laisser traîner, bien à la vue, sur la grève.
En ce qui me concerne, moi aussi insulaire car Montréal est une île, c’est l’accumulation des contrariétés qui m’accable. Telle petite chose au travail, tel resserrement des processus d’affaires, telle manière pas très élégante de commenter un dossier, ça finit par ne plus être facile de balayer sous le tapis et de ne plus y penser.
Une collègue m’encourage, nous nous croisons par hasard dans le corridor. Je ne lui ai rien confié, mais nous baignons tous dans le même climat puisque nous appartenons au même service –ce que les conseillères en ressources humaines appelle l’unité. La différence, entre la collègue et moi, c’est qu’elle a signé son départ à la retraite. Son compte à rebours se résume à moins de dix mois, et moi à plus d’une centaine !
– Lynda, un jour ta vie va changer du tout au tout, me dit-elle, sûre d’elle. Tu vas effectuer un 360 degrés et tu vas tout quitter.
Bien entendu, c’est une manière de parler, c’est un peu péremptoire comme affirmation mais c’est aussi une manière de m’encourager. Tout quitter, c’est un peu excessif. Me délester pour m’alléger ferait déjà bien mon affaire.