
Bien que je sois pas mal malade de la grippe, il m’est arrivé hier une agréable aventure. Ça faisait un moment que j’envisageais de jeter mes carnets intimes. Comme nous chauffons la maison au bois, en hiver, je projetais simplement de les lancer dans le feu du foyer. Je ne désire pas laisser de traces des épisodes tourmentés de ma vie. Je n’ai pas envie qu’Emmanuelle découvre les couleurs sombres qui tapissent l’arrière-plan de mon parcours.
Un joli carnet de notes m’a été offert en 1998 par le demi-frère d’Emmanuelle. J’avais 38 ans, et Chouchou 16 mois. Je l’ai lu tout d’un coup en soirée, me grondant intérieurement de ne pas m’accorder de repos car je me sentais de plus en plus fatiguée.
J’y ai trouvé quelques jolies perles. Par exemple, j’y écris qu’Emmanuelle m’a offert ses premiers pas à un an. J’ajoute qu’elle aurait pu commencer à marcher plus tôt si je lui avais acheté des souliers !!! Alors qu’elle n’arrive pas à enlever la peau d’une banane, je lui demande si elle désire que je l’aide en donnant un petit coup de couteau. Elle répond qu’elle veut bien un coup de main mais pas de coup de couteau qui la blesserait ! Telle fille telle mère qui prend tout au pied de la lettre ! J’y recôtoie aussi ma subtilité légendaire : à propos d’un rêve qui annonçait la fin de l’humanité, j’écris « Rêve qui me procure la même sensation de FIN que l’accident de la SwissAir survenu l’automne dernier dans lequel tout le monde est mort. »
Finalement, le carnet n’est pas allé mourir dans le feu car il contient un grand nombre de rêves et pas tellement de commentaires négatifs sur la vie épuisante que je menais à ce moment-là : jeune maman, travail à temps plein, responsabilités de belle-maman, nouvelle compagne en couple, aucune aide ménagère, tentatives d’écriture d’un recueil de nouvelles, fréquents épisodes d’insomnie.
Le fait que le carnet soit retourné sur la tablette de ma bibliothèque témoigne que je suis capable de gentillesse, de bonté, d’empathie envers moi-même. Je peux relire mes pages en tenant compte du contexte qui régnait à l’époque de leur écriture. De plus, relire ces pages me conforte dans certains choix que j’ai faits.
Il est vertigineux de réaliser à quel point on vit dans l’improvisation la plus pure au moment où les événements se déroulent, et à quel point leur éclairage se précise moyennant un plus ou moins long passage du temps. Jean Chrétien a déjà dit quelque chose de semblable à la télévision lors d’une interview… Je lis aussi ces mots de Bernard Landry que j’ai pris la peine de noter : « Il m’arrive souvent de manquer de confiance en moi et j’en souffre énormément. »
Le problème, maintenant, c’est qu’en allant remettre le carnet dans la bibliothèque, j’en ai découvert un autre dont les pages sont ultra remplies…