Jour 1 079

Le 4 juin au matin, je me suis réveillée la tête pleine de mon ami Claude. Il a passé une partie de la nuit, dans mon rêve, à m’annoncer qu’il entamait avec beaucoup d’enthousiasme une carrière de professeur, mais je ne me rappelle plus dans quelle matière. Je me faisais la réflexion, en lui parlant, qu’il se posait un problème de temps. Mon ami ne pouvait entamer une carrière alors que nous approchions  tous les deux de la soixantaine et que plusieurs d’entre nous étions déjà, ou à la veille d’être, retraités. Balayant de la main ce problème, j’admirais Claude de ressentir autant de passion envers sa future profession. Je ressentais en même temps un petit pincement, me demandant si j’avais eu la chance d’aimer passionnément mon travail à l’université. Mais peut-être n’avais-je jamais encore travaillé à l’université ? Puisque mon ami entamait sa carrière, n’étais-je pas sur le point d’en entamer une aussi ? C’est du moins ce que laissait entendre sa question :
– Dans quel domaine t’apprêtes-tu à travailler ?, me demandait Claude en allumant une cigarette.
– As-tu fumé toute ta vie ?, ne pouvais-je m’empêcher de lui demander, inquiète pour sa santé.
– Tu as étudié la traduction, me disait-il en soufflant la fumée dans ma direction. Ou la linguistique ?
– Je n’ai eu qu’un cours de linguistique dans toute ma vie, ai-je répondu, et je n’ai rien compris aux théories qui nous ont été enseignées. J’étudiais la littérature française, à l’Université Laval.
– Et tu comptes devenir professeur, comme moi ?, ajoutait-il.
– Non, j’ai passé quelques années à faire de la vulgarisation informatique, j’occupais un poste de rédactrice, et…
Je voulais ajouter que j’avais aussi été responsable des publications en produisant les annuaires généraux, mais je me butais ce faisant à une incongruité : comment pouvais-je m’apprêter à travailler alors que je résumais les domaines dans lesquels j’avais fini de travailler ? Ou alors je voulais entreprendre une nouvelle carrière, malgré mon âge ?
– Où sommes-nous, en ce moment ?, demandais-je à Claude comme s’il m’importait, à défaut de m’y retrouver dans les temps entremêlés de l’histoire, d’au moins pouvoir repérer les lieux.
– Nous sommes dans la salle de récréation du Séminaire, répondait Claude, surpris que je ne m’en rende pas compte.
– Mais nous n’avons pas le droit de fumer !, m’exclamais-je, en tournant la tête des fois qu’un directeur serait déjà en train de se diriger vers nous.
– Les directeurs sont décédés, ne t’inquiète pas, me rassurait Claude.
– Ouf !, je suis contente d’être sortie du lit, ai-je dit à mon mari qui était déjà au travail quand je l’ai rejoint au rez-de-chaussée. Il se lève toujours plus tôt que moi.
– Tu as parlé cette nuit dans ton sommeil, a-t-il commencé. Si j’ai bien compris, tu cherchais quelqu’un à l’université, tu te demandais quelle heure il était…
C’est à ce moment-là que le téléphone a sonné. Juste à temps.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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