
Matisse n’a pas terminé cette toile, mais ce n’est pas parce qu’il considérait qu’elle était finie, bien que pas finie, c’est parce qu’il ne savait pas s’il aimait l’idée d’exploiter l’africanité avec la statuette.
Ça me fait tout drôle. Je passe la journée avec la chienne de nos voisins, car ces derniers sont partis faire une expédition en canot. En manière de transition, ils m’ont proposé de garder leur chienne. J’ai passé la journée à l’appeler Nicky. C’est incroyable à quel point c’est facile de terminer sa vie quand on est né animal, et à quel point ça crée des chicanes quand on est né humain ! Il me vient en tête, encore dans le domaine des vieux films que j’ai vus autrefois jadis, un passage de 37,2 le matin, avec Béatrice Dalle et Jean-Luc Anglade. Je ne me rappelle pas de ce qui arrive à Betty, elle perd la raison, elle se suicide ?, mais je me rappelle de Zorg. Il dit qu’il lui faut s’habituer à être seul, et qu’au lieu de demander deux glaces, au marchand de glaces, il doit penser à n’en demander qu’une seule.
Je me suis essayée, ce matin, à écrire quelques lignes de ma deuxième nouvelle, Barbara. J’avais du temps devant moi parce que Nicky m’a réveillée à 5h30 ! Ce n’est pas génial, les dialogues que j’ai créés, mais au moins je le sais et je vais essayer de les améliorer. Dire que des gens vraiment doués, comme Barbara, justement, peuvent écrire des merveilles en très peu de temps, d’un premier jet. C’est le cas de la chanson Göttingen, qu’elle a écrite dans les jardins attenant au théâtre de la ville du même nom, lors d’un tour de chant. Ou encore Mozart, selon une version romancée de sa vie que j’ai vue dans un autre vieux film, Amadeus. Le vieux Salieri jaloux ne peut pas croire qu’il a sous les yeux les partitions écrites de la main de Mozart parce qu’il n’y trouve aucune rature. Constance, qui a apporté les partitions de son mari à Salieri, pensant bien faire, l’assure que ce sont bel et bien ses partitions et qu’on n’y trouve pas de ratures parce qu’il écrit tout d’un seul jet sans se tromper.
L’idée que je caresse vaguement, c’est d’écrire des nouvelles qui sont incomplètes, un peu comme il nous arrive souvent à Denauzier et moi d’écouter des films et de les abandonner en cours de route, parce qu’il est tard, que nous sommes fatigués, que nous avons autre chose à faire. Parfois, nous les reprenons le lendemain, parfois non. Je voudrais donc écrire des nouvelles aux architectures pas finies, comme une maison dont on voit les poutres par endroits, pour le plaisir de voir les poutres, pour exprimer qu’on n’a pas besoin de vivre dans un univers parfait, parfaitement contrôlé, où tout a été pensé.
La nouvelle Alicia obéit un peu à cette contrainte. Alicia et Hervé se retrouvent au centre d’une situation qui n’a pas d’aboutissement.
– Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?, demande Alicia.
Hervé répond que pour eux ça s’arrête là, car ils doivent céder leur tour à Barbara.