Jour 1 187

J’ai encore rêvé que je devais jouer de la guitare en public. Habituellement, cette perspective me rend malade de peur, mais cette fois, dans mon rêve, j’avais de l’aplomb. Je ne ressentais aucune inquiétude et je me vivais normalement, jusqu’au moment où je réalisais que l’événement public était sur le point de commencer et qu’il me faudrait m’exécuter, dans tous les sens du mot.
– Comment faire, me demandais-je alors, pour faire semblant de jouer, pour me volatiliser, pour contourner cette difficulté ni vu ni connu ?
Il me venait aussitôt l’idée de me cacher sous une petite table ronde qui n’était recouverte que d’un voile léger, en manière de nappe, de telle sorte qu’on me voyait sous la table à travers le voile. Il devait y avoir du vent non loin parce que le voile se gonflait et bougeait avec grâce.
– Quand ils vont constater que je suis sous la table, me disais-je, les spectateurs vont comprendre que j’aurai été embauchée par le concepteur du spectacle non comme guitariste, mais comme figurante sous une table. Et le concepteur du spectacle, pour sa part, ne s’apercevra de rien parce qu’il est trop occupé.
Effectivement, me découvrant sous la table, les spectateurs réagissaient en exprimant une surprise qui les ravissait, on me pointait même du doigt en souriant.
– Ce n’est pas plus mal être figurante, c’est même mieux, me disais-je encore. Dans le vacarme des nombreux instruments, on n’aurait pas entendu la guitare de toute façon. J’aurais été cachée, assise à l’arrière de la scène parmi les autres musiciens, on ne m’aurait pas entendue, tandis qu’ici on ne m’entend pas mais on me voit.
Donc, l’affaire était ketchup.
C’est mon oncle, celui qui a subi un cancer de la bouche il y a quelques années, qui est petit de taille et de poids et qui a quatre-vingt ans, qui était la vedette du spectacle. Un musicien de la troupe –c’était un événement à grand déploiement, avec beaucoup de monde, de mouvement, d’effets spéciaux– me racontait qu’il n’en pouvait plus d’attendre le signal qu’allait lui donner mon oncle. Ce signal signifiait que tonton effectuait le premier pas qui allait le faire entrer sur scène dans les secondes suivantes.
– Il va faire bouger ce long fil, me disait le musicien à propos de tonton. Le fil va émettre un son très puissant qui va se rendre jusqu’ici. Au moment précis où la pulsation sera émise devant moi, me disait-il encore en se frappant la poitrine pour se désigner lui-même, je vais presque mourir d’extase tellement l’excitation des deux heures de spectacle à venir va me chavirer.
– Wow, était ma modeste réponse.
Je commençais à me sentir à l’étroit sous ma table et la mention des deux heures de spectacle à venir me faisait craindre l’ankylosement. Subrepticement, comme si j’étais surveillée par le musicien extatique –ou le concepteur du spectacle–, je quittais ma table et me retrouvais dans des escaliers roulants qui me conduisaient au sommet de l’édifice qui abritait le spectacle. Tout, autour de moi, plancher, plafond et murs, était en bois, d’une belle couleur miel doré. Le calme s’installait, j’accédais à une immense bibliothèque. Les gens y circulaient lentement, sans bruit, chacun concentré sur ses recherches bibliographiques. Pour atteindre l’entrée de la bibliothèque, je devais marcher sur de grandes plaques de bois qui commençaient à s’espacer et à n’être plus tellement stables.
– C’est le genre d’endroit où il faut faire attention, me disais-je, surprise qu’aucun accident ne soit encore arrivé.
– Ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir marcher ici, me disais-je encore, ne comprenant pas qu’un endroit public ne s’avère pas plus accessible.
– Je ne serai plus capable de passer par ici dans une couple d’années, poursuivais-je.
– C’est peut-être même la dernière fois que j’emprunte ce chemin, ajoutais-je en sentant s’accélérer mon rythme cardiaque, et voyant s’espacer de plus d’un pied, sous mes pas, deux panneaux de bois.
– Je ne…
C’est alors, aidée de la chienne qui s’est mise à bouger à mes pieds, que je me suis réveillée.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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Une réponse à Jour 1 187

  1. Jacques Richer dit :

    Du vrai rêve.

    J’aime

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