Jour 1 206

Il a fallu que je me dise Envoye !, que je me botte le derrière.

Il a fallu que je me dise Envoye !, que je me botte le derrière.

J’avais tracé de larges bandes au pinceau avec des restants d’acrylique, dans les teintes de turquoise et de cramoisi que je trouvais très belles. En trois secondes, j’en avais couvert ma grande feuille de papier gaufré , trois secondes d’élan et de geste non réfléchi. À l’aide d’une pince métallique, le papier était suspendu au mur de mon bureau depuis quelques jours. J’ai planté un clou sur le mur, derrière moi quand je suis à l’ordinateur, qui ne sert qu’à ça, y suspendre les projets en cours. Une journée que j’étais en train d’écrire mon blogue, Denauzier, entrant dans mon bureau pour me donner un baiser, avait aperçu ce projet en chantier suspendu au clou. Il m’avait dit qu’il aimait beaucoup ma nouvelle création, qu’il considérait comme un projet fini, alors que ce n’était que l’amorce d’un éventuel projet lointain à mon esprit. Hier, j’ai voulu travailler sur ces larges bandes en garnissant tous les endroits du papier demeurés blancs, car non couverts d’acrylique, d’un motif de lignes qui se croisaient en formant de beaux épis. J’ai travaillé probablement une heure sur les motifs de lignes qui se croisaient et sur les épis qui tendaient à rapetisser ou à s’élargir, m’éloignant de la symétrie parfaitement maîtrisée que j’avais en tête. Je traçais mes épis en sentant de plus en plus que je n’y arriverais jamais, mais en me disant qu’il était trop tôt pour m’interrompre, qu’il me fallait obtenir une surface plus grande d’épis pour en évaluer le résultat. Quand j’ai enfin reconnu que ça allait nulle part, j’ai couvert la symétrie de pâte jaune, en bas à droite sur la photo ci-contre. Puis j’ai ajouté quelques touches de ce jaune ailleurs sur le papier, puis quelques touches de Terre d’ombre naturelle. Puis quelques coups de pinceau d’un turquoise foncé qu’il me restait, et la même chose avec une sorte de couleur rouille. Je me disais qu’il ne fallait quand même pas que je couvre, au point de ne plus le voir, le motif initial des larges bandes que Denauzier m’avait dit aimer. Mais plus ça allait… plus je le couvrais, et plus mon papier avait l’air d’une accumulation de restants non organisés, sans l’ombre d’une composition. Je me sentais de plus en plus déçue et, au bout d’un moment, de plus en plus contrariée. Quand la déception a cédé la place à suffisamment de contrariété, je me suis déniaisée. J’ai ouvert un gros pot de peinture acrylique blanche, je suis allée chercher une cuiller à soupe et j’en ai jeté quelques cuillérées sur le papier, en me disant Envoye ! pour me sortir de ma crispation.
– Ça donnera ce que ça donnera, me suis-je dit en étendant le blanc à la spatule, l’important étant que j’arrive à m’ouvrir, à m’élancer, à me donner sans retenue, à m’exprimer à 100%, sans exercer la moindre pression sur mes freins habituels.
– Je peux brûler le papier, me disais-je encore, toujours poursuivant mes gestes à la spatule. Je peux peindre par-dessus, si les grosses léchades finissent par sécher. Je peux… je peux…
Je peux suspendre ce nouveau projet à la tige de la lampe torchère que nous avons dans le salon. Cette tige est le deuxième stade d’exposition de mes créations. Quand un projet passe le test du clou, il se fait suspendre à la tige de la lampe pendant quelques jours. Je passe ces quelques jours à observer l’œuvre, je déplore telle et telle faiblesses. Puis, j’accepte mes faiblesses et bon nombre de mes œuvres finissent par garnir les murs de la maison. Il arrive même, au bout de quelques semaines ou de quelques mois, que je me surprenne à aimer telle et telle oeuvres, et à me demander si c’est bien moi qui les ai peintes !

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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