Voici où j’en suis de mon vase. Je réfléchis en ce moment à ce que je souhaite faire. Est-ce que je souhaite dessiner une paire de lunettes sur la table, c’est-à-dire dans la portion inférieure à la ligne d’horizon ? C’était mon idée initiale, mais elle me tente moins qu’il y a quelques jours. Je vais avoir de la difficulté à dessiner la monture, à respecter les proportions, sans parler des reflets dans les verres que je vais être incapable de reproduire. J’opte donc, non par choix mais pour contourner mes incapacités, pour une approche abstraite selon laquelle je vais parsemer de points orangé la ligne d’horizon, à gauche et à droite du vase. À partir de cette ligne de points, je vais créer une masse –de points– qui va se lire à la verticale, comme faisant partie du papier peint, et par opposition je vais garnir la nappe d’un motif de boucles bleues en surimpression sur le fond actuel aux triangles noirs.
– C’est compliqué maman, me dit Emma, au terme de cette description que je viens de lui faire. Pourquoi est-ce que tu n’essaierais pas, tout simplement, d’apprendre à maîtriser la perspective et à t’en tenir à la paire de lunettes ?
– Parce que je suis convaincue de ne jamais y arriver.
Emma me regarde, sans mot.
– Tout le monde était capable, dans mes cours à l’UQÀM, sauf moi. J’ai toujours tout dessiné à plat, mais au moins je ne m’y prends pas de profil, comme les Égyptiens.
Emma esquisse un sourire mais je sens que c’est pour m’encourager et non parce qu’elle me trouve drôle.
Il y a une partie de moi qui est convaincue de ne pas y arriver, c’est vrai. Il serait légitime de penser de cette manière, cela dit, si au moins j’avais essayé pour la peine, mais je pense n’avoir essayé qu’une fois, en reproduisant une bouteille de vin dans un exercice de nature morte que je m’étais imposé à moi-même.
– Tu ne peux quand même pas peindre jusqu’à la fin de tes jours en deux dimensions, il me semble, c’est bien trop restrictif ?, a voulu vérifier Emma. Ou alors tu peins en deux dimensions, comme Picasso, mais par choix, et non parce que tu n’es pas capable de faire autrement.
– Pouf, fut le premier mot à sortir de ma bouche. J’ai lu récemment qu’une personne qui s’avère incapable, comme moi, de s’orienter dans l’espace, que ce soit en forêt ou en ville, est susceptible de ne pas savoir reproduire les trois dimensions de l’espace sur papier. C’est documenté. Et c’est mon cas.
Emma me regarde, suspicieuse.
– L’article que j’ai lu était en anglais, me suis-je sentie obligée d’ajouter. J’ai peut-être mal compris certains passages ?
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