
La toile, dépourvue de son cadre, que nous avons achetée à Victoria. J’y vois trois personnages féminins, trois musiciennes, flûte, harpe celtique et peut-être guitare ou mandoline.
Cette même fois récente que mon mari m’a fait réaliser, sans s’en douter, que j’étais une spécialiste de l’art éphémère, je lui ai fait part de ma difficulté à entamer mon projet au pastel sec. Ce n’est pas un projet en tant que tel, le mot est fort. Je voudrais simplement renouer avec le pastel sur papier, étant donné que j’ai passé ces dernières années à peindre sur canevas avec de l’acrylique. Je voudrais passer de la matière molle, humide, appliquée au pinceau sans vraiment de contact avec les doigts –à moins que ce ne soit pour éliminer une bavure–, à une matière friable, sèche, qui est en contact direct avec les doigts de la main, surtout quand on frotte le pigment sur le papier pour atténuer la densité des masses. J’invente des motifs dans ma tête, au hasard de ce que je vois, j’emmagasine des images et des couleurs. J’ai beaucoup fait cela à Vancouver, dans le but d’engranger des provisions picturales dans lesquelles je pourrai puiser lorsque, enfin, je me lancerai. Je conçois des structures, voire des concepts, selon lesquels je couvrirais le papier en opposant positif et négatif, couleur et monochrome, autant de manières de m’éloigner de ce qui m’intéresse vraiment : couvrir le papier sans réfléchir. C’est ainsi que travaille l’artiste de laquelle nous avons acheté deux toiles, à Victoria. Elle couvre ses toiles en se laissant aller, tout simplement, nous a dit son amie. Je fais tout le contraire. Je calcule, je planifie, je me préoccupe de mon budget, j’applique les freins. Il est impensable que je gaspille mon papier, à plus de 6$ la feuille, en le couvrant d’un sujet que j’aurais honte d’exposer sur les murs. J’essaie donc de trouver une manière infaillible de réussir. Je pense au résultat, à la performance, à l’accumulation sur les murs, je ne m’abandonne pas une miette. Je pourrais contrer la peur de ne pas réussir en me faisant la main sur du papier cartouche, j’en ai tout une tablette, en traçant des croquis, en me réchauffant. Mais justement parce que je veux saisir l’état brut de la pulsion créatrice, telle qu’elle se manifestera lorsque ma main se dirigera sur le papier, j’ai tendance à penser que je vais perdre en spontanéité si je me pratique au préalable. L’art de tout compliquer.
Demain nous partons quelques jours pour l’Abitibi. À mon retour, prête pas prête, peur pas peur, j’y vais.