Jour 1 339

Puisque nous nous ressemblons tant, il va falloir que je demande à Bibi si elle se sent, comme moi, avoir seize ans. Elle va me répondre avec vigueur qu’elle se sent très jeune, mais je ne pense pas qu’elle se sente protégée par le charme magique du chiffre seize –le chiffre de l’ingénuité– qui me protège depuis toujours. Je me rappelle avoir dit à une collègue que je n’avais jamais dépassé le cap des seize ans et elle m’avait dit, de manière attendrie, que ça paraissait. Je me sens d’ailleurs un peu menacée depuis que je vis ma vie de châtelaine dans la grande propriété de Denauzier, au son majestueux des vaches qui meuglaient hier pendant que je parlais au téléphone, depuis que je suis princesse choyée par l’amour que me porte mon mari, depuis que nous nous endormons enlacés au son des grillons, parce que je me sens régresser vers le quinze. Je vis cela telle une trahison envers le dévouement indéfectible du seize. Plus jeune, il m’arrivait souvent d’être déçue par les réponses de ma grande sœur parce qu’elles étaient unilatérales. Elles m’étaient données tout d’un bloc sans possibilité de modulations, de nuances, d’assouplissements. Maintenant, je reçois les réponses de ma grande sœur en me rappelant à chaque fois, parce que j’oublie, qu’elle ne répond pas en modulant, c’est sa marque de commerce à elle. Peut-être aussi que je ne module pas, que je me satisfais de penser que je module. Tout est possible. Mais je suis pas mal certaine que je module. Lorsque nous sommes allées à trois femmes voir le film de Wenders, Le sel de la terre, hommage hagiographique au photographe Salgado qui m’a laissée plutôt froide, j’ai reçu en souriant les appréciations très tranchées de Bibi, émue qu’elle soit si semblable à elle-même depuis toujours, émue qu’elle soit demeurée ma grande sœur inchangée. J’ai reçu en souriant mais aussi en me reculant d’un bon pied car à seize ans on ne sait guère encore se protéger des chocs. Heureusement, mon enveloppe physique m’a donné 40 ans de pratique puisque j’ai 56 ans. Mon pied n’était pas sitôt reculé que je l’ai ramené pour continuer d’avancer. D’où il ressort que l’enveloppe physique n’apporte pas que des inconforts musculosquelettiques.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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