Ce matin j’ai dit à papa que ce serait une bonne idée qu’il prenne un bain.
– Je prends toujours ma douche et jamais mon bain, m’a-t-il répondu. Et je suis capable de prendre ma douche tout seul, a-t-il ajouté, comme s’il soupçonnait que s’il prenait un bain je m’en mêlerais.
– C’est parce que tu as des problèmes aux pieds et il faudrait les faire tremper.
– Ah ! tu veux dire me faire tremper les pieds dans le bain et je m’assois sur le bord ?
– Non, je veux dire un bain au complet, tant qu’à faire.
Silence de papa. J’ai alors fait appel à la technique qu’on nous enseigne à utiliser avec les enfants, qui consiste à leur donner le choix:
– Ou alors, tu prends ta douche tout seul, et après tu t’assois sur le bord du bain pour te faire tremper les pieds, je vais trouver un seau quelque part.
– Un quoi ?
– Une chaudière, me suis-je ravisée.
– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse au juste, je ne m’en souviens plus.
– Je suggère que tu prennes un bain, et comme Denauzier est avec nous, si c’est trop difficile d’y entrer et d’en sortir, il pourra nous aider.
J’ai prononcé tous ces mots en déplorant la longueur et la complexité de ma longue phrase, j’aurais mieux fait de m’arrêter après le mot « bain ».
Silence de papa. Puis, à ma grande surprise, il me dit :
– Allons-y pour la trempette. Mais tu sais que je suis très fatigué.
– Parfait, lui dis-je, enchantée. Ça se pourrait qu’après le bain tu te sentes moins fatigué. Aimes-tu ton eau fraîche ou plus tiède ?
– Oh ! ça n’a aucune importance.
– Tu t’en fiches pas mal, si je comprends bien.
– Je m’en fiche pas mal, comme tu dis.
Tout s’est bien passé, papa a pris son bain, je l’ai lavé partout, en portant une attention particulière aux orteils qui ont trop chaud dans les bas de compression. Denauzier est venu nous aider –d’une seule main tellement papa est léger– lorsqu’est venu le temps de sortir de la baignoire. Je l’ai bien essuyé, je l’ai aidé à se rhabiller et après, à moitié mort, il est allé récupérer sur son canapé. Au bout d’un moment il est revenu à la vie, son œil a repris de l’éclat, il a dit qu’il avait faim, je lui ai apporté biscuits et lait, je me suis assise à côté de lui et je lui ai tenu la main, comme ça, pour rien.
Dans la journée il s’est passé toutes sortes de choses, notamment une promenade en moto dans les environs des îles de Berthier, qui m’a fait le plus grand bien parce que ça faisait quatre jours que je n’avais presque pas pris l’air. Au retour de la promenade nous avons parlé avec mon frère Swiff et sa femme américaine qui s’occupaient de papa en mon absence. Et encore il s’est passé d’autres choses, Denauzier a eu de bonnes nouvelles au téléphone et papa a réussi à faire fonctionner son air climatisé, de même qu’il a trouvé ses verres, c’est-à-dire ses lunettes, sa tarte aux fraises et ses débarbouillettes, autant d’éléments qu’il cherchait depuis ce matin. Au moment où il devait me quitter pour retourner à notre maison alors que je reste encore chez Bibi quelques jours, Denauzier m’a demandé de deviner quel avait été le moment, de la journée, qu’il avait préféré. Bien entendu, j’ai nommé la promenade en moto, en sachant que ce n’était pas la bonne réponse parce que c’était bien trop facile, en matière de devinette, mais Denauzier m’a dit que c’était le moment où j’avais pris soin de papa dans le bain. Alors, en l’embrassant, j’ai pleuré.
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