Maintenant que j’ai une photo de papa sur laquelle il apparaît encore un peu lucide, prise par Emmanuelle ma fille chérie, je n’en prendrai pas d’autres. J’avais pris plusieurs photos de François dans la dernière semaine de sa vie et finalement je les ai toutes supprimées. Il n’est pas nécessaire d’ajouter à la souffrance de la perte et encore moins de l’immortaliser. Papa n’aimait pas que je l’approche trop, physiquement. Il disait avoir peur que je le chatouille, alors que je ne l’ai jamais chatouillé. Je l’enlaçais pour lui exprimer mon affection mais il n’aimait guère ce genre d’épanchement. Quand il me voyait m’approcher, il collait ses bras le long de son torse dans une position défensive, comme si j’allais l’attaquer. À la rigolade, je lui disais que je l’enlaçais à la seule fin de tester sa réceptivité. Il me laissait faire, tout en ayant hâte que ça finisse. Il devait se dire que ce n’était qu’un mauvais moment à passer ! Il m’est arrivé plusieurs fois de me sentir avec papa comme avec un ami. J’ai souvenir d’avoir fait chez lui à Saint-Jean-de-Matha un projet d’arts plastiques pour lequel j’avais découpé des photos noir et blanc de femmes nues dans un magazine Playboy. Pendant que j’essayais d’agencer mes photos, à la table de la cuisine, il feuilletait le magazine, assis à côté de moi, en commentant les formes des seins, les expressions du visage, les poses des modèles. Je le faisais exprès de lui poser des questions pour étirer le plaisir d’une telle conversation intime. J’ai souvent fait l’innocente en posant à papa des questions niaiseuses, juste pour savourer ses réponses et sa manière précise de s’exprimer. Même à l’hôpital, dimanche dernier, dans l’entre-deux mondes qui est maintenant le sien, il m’a dit en articulant soigneusement chaque syllabe, à propos de je ne me souviens plus quoi, comme s’il lisait une dictée en classe à des élèves : C’est moi qui ai initié cela.
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