Je me sens bien souvent comme si j’étais une enfant. Si la présence d’une personne m’oppresse, si un événement survient qui me déstabilise, je fais des folies pour chatouiller la vie. Habituellement, cela suffit à me ragaillardir. L’autre jour, en sortant de la pharmacie où j’avais fait provision de Coumadin, j’ai tenu de chaque main les extrémités supérieures du sachet qui contenait mon flacon de comprimés. À l’aide d’un léger mouvement des poignets, je l’ai fait tourner sur lui-même dans un sens, puis dans l’autre. Comme si ce n’était pas assez, j’ai fait quelques pas en courant, histoire de me donner un élan, pour me laisser glisser sur le plancher, jusqu’à la porte. De toute évidence, il y avait, à ce moment-là, quelque chose qui m’oppressait. Ma vie se décline ainsi. Je sautille comme si j’avais six ans. Il me semble que la manière naturelle de vivre sa vie consiste à sautiller sans sentir passer le temps. Par conséquent, tout le monde, dans ma compréhension des choses, sautille et se donne des élans pour se laisser glisser sur les planchers. Alors quelle ne fut pas ma surprise de lire hier sur le Cyberpresse que la poétesse Hélène Monette, une femme de mon âge, et même d’un an plus jeune, était décédée d’un cancer à 55 ans. J’ai participé il y a plus de vingt ans à une soirée de poésie à laquelle elle assistait. Je me souviens de l’endroit où elle se tenait, debout, non loin d’un comptoir. Je l’avais trouvée à l’aise dans ce milieu qui pour ma part m’intimidait. Or, dans le tourbillon de la vie, c’était hier, cette soirée de poésie. Il ne s’est pas écoulé vingt ans depuis cet événement. Il ne s’est rien écoulé du tout. J’ai à peine eu le temps de sautiller. Hélène Monette est morte dans l’intervalle d’un claquement de doigt.
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