Il m’arrive de me transformer en flaque d’eau. Quand j’ai honte de moi, de mes choix, de mes paroles, de mes maladresses, quand je me sens agressée par des paroles malveillantes, qui ne sont peut-être même pas malveillantes, je me liquéfie. Je me liquéfiais souvent quand j’étais plus jeune, dans la vingtaine et dans la trentaine. Si l’inconfort devenait trop grand d’exister davantage à l’état liquide qu’à l’état solide de chair et d’os, je me disais que je pouvais mettre fin à l’inconfort en me jetant en bas d’un édifice. C’était un réconfort théorique. Je suis la première étonnée d’avoir pu parler de ma liquéfaction récente à ma copine, ce midi, sans dramatiser comme je le faisais autrefois, sans référence à l’édifice. Cela s’appelle, je pense, de la résilience. La résilience me semble venir de pair avec l’expérience. L’expérience ne me sert pas tant à vivre mieux qu’à souffrir moins. Quoique. Quand on souffre moins, on vit un peu mieux. Ce n’est peut-être pas pour rien que le personnage de l’inventif Aydin m’a touchée plus que les personnages féminins oisifs, dans le film Winter Sleep. Au risque de me répéter, Aydin est à mon sens un personnage résilient. Peut-être que personne ne lira jamais son essai sur le théâtre turc mais, en fin de compte, est-ce si important d’avoir des lecteurs tant que ça. Cela me fait penser à un carnet dans lequel j’écrivais des petites choses du temps que François était en traitements à l’hôpital. J’écrivais le nom des médecins, je traçais des flèches en fonction de nos parcours dans les corridors, je notais la couleur des vêtements d’une patiente dans la salle d’attente, je transcrivais la phrase que François venait de prononcer, ou des bribes de conversations que je glanais ici et là. Rien d’important. Que le plaisir de tracer des lettres sur du papier pour m’occuper. Je suis tombée sur ce carnet, récemment. Je l’ai parcouru et, comme Aydin, je me suis régalée. Le premier mot qui est venu à mon esprit pour en décrire le contenu est poésie. Je suis la lectrice unique –et la poétesse– d’un carnet empreint de beauté écrit sans la moindre prétention créatrice. Ça remonte le moral.
-
Badouziennes
Textes antérieurs
Qui est Badouz ?
Une autrice illustrement inconnue !
Catégories