
James Gandolfini est décédé le 19 juin 2013, le jour que je me suis fait opérer pour l’installation de ma jolie valve mitrale. Il est né un 18 septembre, comme ma mère.
Je m’étais bien préparée. J’avais apporté un grand mouchoir propre en coton blanc qui me vient de François. Comme je ne suis pas myope et que je vois bien sur un écran géant, j’avais aussi enlevé mes lunettes pour éviter que le sel de mes larmes reste collé sur les verres. Prête à souffrir, à peu près seule dans la salle no 5 du Quartier-Latin à la représentation de 12h35, si je me rappelle bien, j’attendais que se terminent les bandes-annonces et que le film, Toujours Alice, commence. Je pensais que le film serait présenté en version originale, auquel cas j’aurais écrit Still Alice dans la phrase précédente, mais il était en version française. Finalement, je n’ai pas versé une larme. Je m’attendais à être happée en même temps qu’Alice, lorsqu’elle reçoit le diagnostic de sa maladie et qu’elle perçoit les premiers symptômes de ses troubles, par une angoisse vertigineuse qui enlève toute saveur à la vie. Je m’attendais à être paralysée par une forme de panique qui donne envie de mourir. Je m’attendais à renouer avec une forme de panique qui m’a déjà donné envie de mourir, et qui se manifeste encore, mais qui ne me donne plus envie de mourir sur la simple base que je me connais mieux. Et que j’ai des amis que j’aime. Mais je n’ai rien senti de tel, pas d’angoisse, pas de panique. Je suis demeurée en retrait de l’histoire, je ne sais pas trop pourquoi.
Le même soir, avec Emma, nous avons écouté Enough said.
– J’aimerais que tu voies ce film, m’avait dit Denauzier en le voyant annoncé quelque part.
– C’est l’histoire de quoi ?, avais-je demandé.
– En fin de compte, avait répondu Denauzier qui utilise à l’occasion l’expression En fin de compte, et j’adore ça, c’est notre histoire. C’est l’histoire d’un homme pas très raffiné dans ses manières qui rencontre une femme plus raffinée dans ses manières. C’est l’histoire d’un homme et d’une femme qui proviennent de milieux très différents.
Quand j’ai vu le titre Enough said défiler sur l’écran de l’ordinateur parmi les films possibles de Netflix, j’ai demandé à Emma si elle était d’accord qu’on l’écoute et elle l’était.
Impossible de dire, ici, que je suis demeurée en retrait de l’histoire. J’ai été aspirée par la ressemblance, à tous points de vue, entre James Gandolfini et Denauzier.