J’étais entièrement absorbée par mes pensées. J’attendais mon tour à la caisse du Métro d’alimentation Snowdon. Je pensais à la conversation que je venais d’avoir avec une dame qui m’est chère.
– Excuse me, ai-je fini par entendre, en provenance de l’homme qui attendait derrière moi.
Je me suis tournée, en sursautant légèrement quand la voix m’a sortie du coma. J’ai compris que l’homme voulait déposer ses achats sur le comptoir et qu’il souhaitait que je m’avance un peu pour laisser le champ libre à son panier.
– I’m sorry, ai-je voulu bafouiller, mais je ne suis pas certaine d’avoir bafouillé parce que j’ai été surprise par la beauté de l’homme.
Il avait les yeux rieurs et me souriait gentiment. J’ai été d’autant surprise que je ne trouve pas les gens particulièrement sympathiques dans ce commerce, tant les clients que le personnel.
L’homme m’a dit en anglais, mais je ne me rappelle pas avec quels mots, qu’il m’avait sortie de mes pensées et que ça ne lui arrivait jamais, à lui, d’être absorbé par ses pensées.
– I’m sure, ai-je répondu, en me demandant aussitôt si ma réponse calquée sur le français, réponse qui se serait voulue par exemple Bien sûr, ou encore Je n’en doute pas, avait du sens dans ce contexte.
– 8,56$ m’a alors dit la caissière.
Je pensais m’en sortir avec mon 5$, alors j’ai tendu mon billet et vidé du même coup le contenu de mon porte-monnaie devant la caissière.
– You don’t have enough, a-t-elle dit d’une voix lasse en se détournant aussitôt pour parler à l’emballeur, le temps que je trouve soit ma carte de débit, soit plus d’argent.
J’y suis allée pour ma carte de débit, tout en essayant de remettre mes pièces dans mon porte-monnaie.
– It’s long ! a alors commenté l’homme qui attendait son tour après moi, toujours riant, toujours exhibant les beaux traits de son visage.
J’ai fini par payer et par emballer mes affaires moi-même parce que l’emballeur s’était volatilisé. Je suis sortie au coin de la rue me planter au bout de la file des gens qui attendaient l’autobus, les bras chargés de victuailles, comme moi, car plusieurs de ces gens sortaient du même commerce que moi.
– Can I drive you home ?, ai-je alors entendu derrière mon dos, à proximité de mon capuchon.
C’était les yeux rieurs, évidemment, qui me montrait sa voiture stationnée juste à côté de l’arrêt du 51, une Audi noire, j’ai reconnu le logo des quatre cercles à l’arrière.
Un premier autobus venait de nous passer sous le nez sans s’arrêter parce qu’il était plein, un deuxième n’avait pas l’air de s’en venir, j’avais quatre sacs à transporter dont un qui contenait des rouleaux de papier de toilette, c’est léger mais encombrant, alors la proposition de l’homme était bien tentante.
Je l’ai regardé, de très près cette fois, nous étions l’un en face de l’autre sur le trottoir, et je me suis fait plaisir en fixant mon regard dans le sien pour observer ses yeux pendant quelques secondes. Un sourire s’est ensuite esquissé sur mes lèvres, de lui-même, tellement le moment me plaisait.
– No, thank you, it’s nice from you but… je ne sais pas ce que j’ai ajouté et ce n’est pas grave parce que ce qui est important, c’est la réponse de l’homme.
– Enjoy, m’a-t-il dit, life is so short ! et il m’a tendu la main comme si nous venions de conclure une entente qui nécessitait une poignée de mains.
Je n’ai pu honorer son geste parce que j’avais les bras pleins. Il s’est rendu compte de sa maladresse, si on peut dire, et nous nous sommes regardés, et quittés, en riant.
Ce fut, mise à part la conversation que je venais d’avoir avec une dame qui m’est chère, le meilleur moment de ma journée.
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