Jour 1 476

Bibi a dormi chez nous, à Montréal. Au moment où Emma s’apprêtait à partir pour le collège, ce matin, son beau manteau rouge sur le dos et son bonnet Gap orangé sur la tête et ses longs cheveux blonds lui tombant sur les épaules, elle m’a demandé, genre comme, si elle pouvait faire quelque chose, ou elle m’a informée, genre comme, je ne m’en souviens plus, qu’elle allait faire cette chose, quand même assez intime, que je ne désire pas dévoiler. La manière dont elle s’y est prise pour me parler à l’oreille, très discrètement, avec retenue mais peut-être aussi avec une certaine capacité d’affirmation, m’a fait beaucoup d’effet. Je n’ai pas répondu oui, et il n’aurait pu être question que je réponde non, mais je l’ai enlacée et serrée contre moi tendrement, en riant. J’étais émue. Pour clore ce type d’accolade, nous avons l’habitude de nous serrer la main comme le font deux gens d’affaires qui viennent de clore une entente, on appelle ça une poignée de mains, et après la poignée de mains nous nous tapons chacune la main droite, ouverte et à plat, la sienne contre la mienne, comme le font cette fois les membres d’une équipe de sport qui veulent s’encourager, admettons. Bibi est arrivée à ce moment-là, nous étions en train de nous taper la main à la manière des sportifs. Elle a dû trouver que nous avions, Emma et moi, un bien curieux rituel de salutations avant de nous séparer pour la journée.
Peu de temps après, nous voilà avec Bibi à la pharmacie de mon quartier, juste au coin de ma rue, en fait, pour m’acheter de la crème à mains. C’était avant de nous rendre au métro Villa-Maria pour nous séparer, Bibi vaquant à ses occupations et moi me rendant travailler. Trouvant que mon choix me portait vers la crème la plus chère, et le tube le plus petit, et nonobstant les recommandations de la vendeuse, j’ai fait part à Bibi de ma nouvelle théorie selon laquelle j’achète volontiers le produit le plus haut de gamme. Cependant, nos cerveaux n’étant pas entièrement d’aplomb à cette heure matinale, mes explications se sont entortillées, encore une fois, aussi sérieusement que lors de mon discours sur l’imparfait et le conditionnel. Quant à Bibi, ce sont ses tympans qui ne fonctionnaient pas à 100%, ce qui fait que la vendeuse a commencé à se demander à quelles énergumènes elle avait affaire.
Me rappelant le rituel de salutations auquel je venais de m’adonner avec Emma, et me voyant dans une conversation qui manquait de fluidité, si on peut dire cela comme cela, je me suis sentie obligée d’expliquer à la vendeuse qu’elle ne devait pas se poser de question. J’ai voulu dire à la jeune fille, de peau noire, habilement maquillée, qu’elle ne devait pas nous écouter. Mais ce n’est pas ce mot qui est sorti de ma bouche. J’ai dit, à la place, qu’elle ne devait pas nous écourter. Bibi m’a regardée en pensant, encore une fois, que ses tympans lui jouaient des tours. J’ai voulu rectifier et j’ai répété, cette fois à l’attention et de la vendeuse et de ma sœur, qu’il ne fallait pas nous écouter, mais c’est encore écourter que j’ai prononcé. Troublées, Bibi et moi, sans un regard pour la vendeuse, nous sommes dirigées, sans parler, vers la première caisse.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée a été publiée dans 2 200 textes en 10 ans. Mettre ce permalien en signet.

2 Responses to Jour 1 476

  1. Avatar de Nathalie Désilets Nathalie Désilets dit :

    Tu me fais rire ce matin!

    Aimé par 1 personne

  2. Ping : Jour 1 447 | Les productions Badouz

Laisser un commentaire