Qu’est-ce qu’une rencontre, je veux dire une rencontre significative. C’est l’énergie d’une personne qui vibre au contact de l’énergie d’une autre personne. Il faut qu’il y ait au moins une des deux personnes qui se rende compte de la vibration qui se crée, pour avertir l’autre personne qu’il est en train de se passer quelque chose. Habituellement, les deux personnes se rendent compte qu’il est en train de se passer quelque chose, ou que, peut-être plus subtilement, quelque chose est susceptible de se passer. Lorsque, pour la première fois, j’ai rencontré Denauzier, c’est le prénom fictif de mon compagnon, nous nous étions parlé à quelques reprises au téléphone. Assez longuement, je dirais. Notre rendez-vous avait lieu à la terrasse d’un casse-croûte qui ne paie pas de mine. Il faisait doux et le vent léger de la fin de journée, nous avions rendez-vous à 18h30, il me semble, me faisait apprécier être assise là, dans l’odeur des frites. Arrivée la première, je parcourais le Journal de Montréal, on y annonçait à la une que Robin Williams s’était suicidé. J’étais sous le choc. Quand j’ai levé les yeux du journal, aussi graisseux que l’air que je respirais et que la table à laquelle j’étais installée, Denauzier était en face de moi, silencieux dans ses chaussures à semelle de gomme, et je me suis exclamée, comme je l’aurais fait avec n’importe qui se trouvant devant moi à ce moment-là :
– Robin Williams s’est suicidé !
– Oui, j’ai entendu ça aux nouvelles ce midi, a répondu l’homme que j’attendais, en tirant la chaise par le dossier pour s’asseoir à côté de moi, pas trop près, mais quand même assez.
Notre rencontre venait d’avoir lieu, on ne peut plus naturellement. C’était le 12 août, cela fera donc un mois demain le 12 septembre. C’est bizarre, j’ai l’impression de le connaître. J’ai l’impression qu’il partage ma vie et moi la sienne depuis un bon moment.
Au bout d’une heure, une heure et demie, un employé est venu balayer la terrasse, les bibittes ont commencé à nous piquer, nous avons ressenti le besoin de changer de place. Nous avons roulé jusqu’à Rawdon dans son véhicule, le mien est resté dans la cour du casse-croûte, jusqu’à notre retour passé minuit.
– Tu n’as pas eu peur de monter dans son véhicule ?, m’ont demandé, inquiètes, quelques copines.
– Pantoute, ai-je répondu en m’attendant à être interrompue pile à ce moment du récit.
À Rawdon, nous avons bu une bière dans un établissement que j’appelle multidisciplinaire : bar, restaurant, billard, comptoir, tabagie.
Admettons que cette soirée n’aurait pas eu de suite, Denauzier et moi aurions néanmoins porté en nous, pour un temps plus ou moins long, le souvenir de cette rencontre. Mais la rencontre a eu des suites. Le lendemain je recevais ma famille à souper. Denauzier m’a demandé de l’appeler quand la soirée serait terminée. Je lui ai dit que ça pouvait se terminer tard. Il m’a répondu, et j’ai aimé la tournure : Il n’y a pas d’heure. Alors je lui ai téléphoné à 23h30.
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