Jour 1 626

Patrick Norman entre sur scène en jouant de la guitare. Je remarque tout de suite que sa main droite est souple, son picking régulier, qu’il chante très juste et que j’aime sa voix. Je reconnais la chanson, je ne pourrais pas en donner le titre, je l’ai entendue mille fois en pensant, chaque fois, et me fourvoyant superbement, que c’était un Français qui la chantait, de style Arthur H. Quand on habite sur une autre planète, on se fourvoie superbement par rapport aux chanteurs.
Patrick est accompagné de deux musiciens hommes. Ça me fait un bien fou, être auprès d’hommes après les semaines d’enfer que je passe au travail avec des femmes. Il a l’air d’avoir de longues jambes fines. Il ne porte pas de foulard comme en portent les malades en traitement de chimiothérapie. D’où nous étions assis, avec mon frère Les grandes pattes d’ours, je lui trouvais une ressemblance avec René Angelil, en moins gros et en plus agile.
– Qu’est-ce que vous faites là ?, nous a demandé une cousine, 70 ans, à l’entracte, sur laquelle nous sommes tombés par hasard. C’est un spectacle pour les vieux ! a-t-elle ajouté. Vous auriez dû venir mercredi, c’était Nicole Martin, tellement meilleur que ce soir !
Ouille, ça m’a fait de la peine pour Patrick mais je n’ai pas sourcillé.
C’est ça qui est rassurant, pour ceux dont moi qui aiment à l’occasion être rassurés, quand on habite une petite ville, on tombe sur des gens qu’on connaît.
En allant faire une course au centre-ville avant le spectacle, à trois minutes à pied d’où habite Bibi, je traversais la rue et m’apprêtais à entrer dans un commerce quand j’entends : 
– Hé ! cousine !
Je ne me suis pas retournée, évidemment, ça ne m’arrive jamais d’être reconnue quelque part –sauf la fois que je suis allée à Paris à 17 ans et qu’un gars du Cégep, que je ne connaissais pas, m’a, lui, reconnue sous la tour Eiffel en me pointant du bout d’une baguette de pain qu’il tenait de la main.
– Hé ! Lynda !, a précisé la voix qui avait commencé par m’appeler cousine.
C’était, donc, un cousin, tout le monde est cousin cousine à Joliette.
– Où est-ce que tu vas ?, m’a-t-il demandé après les embrassades d’usage.
– Faire une course, ai-je répondu, docile. Peut-être aussi à la banque, ai-je ajouté en la désignant de mon bras tendu mais sans baguette à la main –la banque était en plein dans mon champ de vision–, ensuite je retourne souper chez Bibi et après nous allons au spectacle de Patrick Norman.
– Je savais tout ça, m’a-t-il répondu, satisfait, ai-je eu l’impression, de constater que mes informations, et celles qu’il avait obtenues de ma sœur, concordaient parfaitement.
C’est aussi ça, une petite ville, tout le monde est au courant de ce que fait tout le monde.
– Vous arrivez du Dairy Queen ?, ai-je demandé à mon tour, le cousin et son ami savourant de la crème, ou plutôt du lait glacé.
– On ne peut rien te cacher !, s’est exclamé cousin. C’est elle qui s’est fait opérer pour le  cœur, a-t-il dit à son ami, me pointant de sa cuillère car il mangeait son lait glacé dans une barquette avec une cuillère.
– Ç’a l’air de bien aller, a répondu son ami, sur un ton de mi-affirmation mi-question.
– Ça va très bien, ai-je dit, sauf les petites agrafes qui sont vraiment à fleur de peau. Le cardiologue m’a dit de faire attention parce qu’elles peuvent traverser la peau si on joue avec.
– T’as pas des agrafes là ?!, s’est exclamé cousin, en pointant cette fois mon sternum et en détournant son regard comme s’il allait tomber mal.
Ça, c’est un désavantage des petites villes. Il y a moins de monde, donc moins de cas d’opérations à la valve mitrale. Il va falloir que je fasse attention, les prochaines fois, à Joliette, de ne pas entrer autant dans les détails.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée a été publiée dans 2 200 textes en 10 ans. Mettre ce permalien en signet.

1 Response to Jour 1 626

  1. Je croyais que c’était des boutons 😦

    J’aime

Laisser un commentaire