Maintenant que ma toile Perruque rousse vue de dos est terminée, bien que j’aie déjà affirmé qu’une toile n’est jamais terminée, j’en entame une autre, de même format, soit 63" X 33". Ça va me prendre huit ans pour en couvrir la surface. Tant mieux. Pendant huit ans, je ne peindrai que sur une seule toile, pratiquant ainsi la simplicité volontaire en n’accumulant pas. Je vais aussi pouvoir économiser sur l’achat des toiles. Et ne pas encombrer la planète de mes inventions tortueuses.
– Ouille, ça me donne mal à la tête, m’a dit ce week-end Nicoletta, à qui je montrais ma toile avant de la rouler pour aller la faire monter sur faux-cadre chez Encadrex.
Il ne faut pas en conclure que Nicoletta n’aime pas mes toiles. Elle m’a acheté le chien Igor et lui a fait une place de choix dans sa salle à manger. On ne voit que lui quand on entre dans la pièce.
Pour mon nouveau projet, j’ai tracé une plante de couleur bronze, toute en courbes et en arrondis qui parcourt la toile de bas en haut sur la portion de droite de la toile. Autrement dit, une fois ce côté droit terminé, il me restera à couvrir le côté gauche, je ne sais pas encore comment. Il m’est venu l’idée, pendant que je formais mes belles courbes et mes arrondis, de fragmenter les feuilles de la plante comme s’il s’agissait d’une mosaïque. J’ai aussitôt hésité à aller dans cette voie, sachant à quel point ce serait long, mais mon idée était déjà faite, alors je n’ai pas hésité longtemps. J’ai utilisé la couleur Terre de sienne naturelle pour tracer, sur les feuilles de la plante, les petites lignes de ciment qui séparent les morceaux de mosaïque. Il me reste à couvrir de couleur, j’en ai créé quatre, les petits morceaux en question. C’est cela qui va me prendre huit ans. Fidèle à mes goûts, je suis allée vers des couleurs chaudes, à savoir du brun, du ocre, du rouge, de l’orangé qui s’est avéré plus caramel qu’orangé. C’est intéressant la rencontre des lignes droites de la mosaïque sur la surface arrondie des feuilles, mais ce sera très long à couvrir, je me répète, d’autant que je dois repasser deux et même trois fois par couleur pour éliminer les traces du pinceau et obtenir un effet uniforme. Le projet serait réaliste si la toile n’était pas si grande.
Je me demande pourquoi je fais tout ça, ces projets démesurés. Écrire un texte par jour pendant dix ans. Couvrir des toiles et encore des toiles dont je sais très bien qu’elles ne sont que de niveau passe-temps pour amateur très moyennement doué. Ça me coûterait moins cher de faire et de défaire des casse-tête de 1 000 morceaux. D’écouter la télévision. De lire des livres empruntés à la bibliothèque. De courir dehors, surtout que le beau temps va bientôt arriver.
Avec Yvon, cet après-midi, on se disait que la retraite, c’est l’fun à envisager quand on en est encore loin, mais plus ça s’approche, plus ça devient, comme le reste, un nouveau défi à surmonter. Si je ne quitte pas le travail à 62 ans, comme je l’avais prévu en entamant ma décade, parce que je ne serais pas prête à affronter le défi de la retraite, vais-je écrire jusqu’à la toute fin de ma vie au travail, attachée à mon vieux défi, ou vais-je me donner un répit de défi ?
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