J’ai laissé s’exprimer l’extraterrestre en moi à la fin d’une réunion de travail, il y a quelque temps, auprès d’un collègue que je rencontrais pour la première fois. Dans la jeune quarantaine, bel homme, mais le regard tristounet, il vient d’obtenir un poste de conseiller au développement des programmes. Comme mon milieu de travail est majoritairement féminin, nous étions neuf femmes, je nous ai comptées, et deux hommes, autour de la table. La réunion s’est déroulée comme la plupart des autres. Après avoir nommé les points à l’ordre du jour, la personne à l’origine de la tenue de cette réunion a fait l’état de la situation par rapport à un problème lié à nos systèmes d’information. Ensuite, nous avons fait un tour de table, chacun y allant de ses suggestions. Puis, les plaintes et jérémiades ont commencé. Elles s’expriment toujours de la même manière : crescendo, plateau dont la durée peut varier, decrescendo. Après on se regarde, un peu décontenancés, incertains quant à la suite des événements : qui va prendre la parole et sur quel ton, celui des jérémiades ou des solutions ? C’est le nouveau conseiller, surprise, qui s’est exprimé en proposant une action concrète. Quand il parle, son regard est moins tristounet. Il était peut-être un peu nerveux car il tripotait son crayon des deux mains. J’ai reçu tel un encens qui fait palpiter la narine l’air frais qu’il insufflait à notre groupe. Pendant son intervention, je me suis laissée porter par ses paroles. Pour une raison qu’il serait trop long d’expliquer ici, il y avait un CD dans mon porte-documents. Reconnaissante d’avoir reçu le souffle bienfaiteur de notre nouvel interlocuteur, je suis allée vers lui, sans encore savoir ce qui allait sortir de ma bouche. En fait, ce n’est pas de ma bouche, de prime abord, que quelque chose est sorti, c’est de mon porte-documents car je lui ai tendu le CD.
– Il a bien quelques années mais il fonctionne encore très bien, il n’accroche pas et ne saute pas.
L’homme m’a regardée, pensant peut-être que je m’adressais à quelqu’un d’autre.
– Il n’est pas recouvert de cellophane parce qu’il n’est pas neuf, ai-je ajouté.
L’homme ne bougeait ni ne parlait.
– Si vous ne l’aimez pas, vous pouvez le jeter, ai-je conclu. C’est ce que mon éditeur se plaît à dire quand il me donne des…
– Vous me le donnez ?, s’est étonné l’homme.
– Bien oui !
– Pourquoi ?, a-t-il demandé, d’un ton plus aigu sur la dernière syllabe.
– Pour rien ! Bien… pas pour rien. Pour le plaisir.
L’homme a mis le CD dans la poche de sa veste, elle était assez grande pour recevoir le CD. Il m’a regardée comme si j’étais une extraterrestre, vraiment, et je pense qu’il ne m’a pas remerciée. Heureusement, je n’ai pas ajouté que j’avais acheté une voiture manuelle parce que ma fille s’appelle Emmanuelle.
C’est un CD de l’accordéoniste Daniel Mille.
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Badouziennes
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Très beau lien, belle musique, tristounette.
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