Jour 1 655

Donc, maintenant que je suis 37 ans plus vieille, je savoure chaque seconde auprès de mon ami.
Il porte une casquette très sale, ses cheveux blonds lui tombent sur les épaules, il est maigre comme un clou. Sa barbe a plus d’une semaine, ses ongles et ses doigts sont bruns de nicotine, ses dents également. Je m’attarde à ses yeux verts, expressifs, souriants, aimants. Je le trouve très beau.
Comme il est anglophone, ou plus précisément germanophone de naissance, il a un léger accent quand il parle en français, et un très agréable accent quand il parle en anglais, d’où nos conversations du temps de notre jeunesse qui consistaient à prononcer des mots pour le seul plaisir de la musique qu’ils créaient à nos oreilles. En fait, moi je ne prononçais rien, c’est lui qui faisait tout, à ma demande.
Sa vie s’est brisée à l’âge qu’il avait quand je l’ai connu, 17 ans, l’âge des transformations hormonales pour le passage à l’âge adulte. Le diagnostic est tombé après un an ou deux de flou médical et de diagnostic imprécis : schizophrénie. Le pire de sa première crise a eu lieu au moment où je l’ai quitté, parce qu’on sortait ensemble.
Il pouvait passer plusieurs jours de suite à mon appartement de la rue Salaberry, à Québec. Il se tordait de rire à chaque fois qu’il ouvrait le réfrigérateur parce qu’il était vide, hormis un contenant de harissa. Comme on mourait de froid dans mon appartement, on s’installait dans la seule pièce où il faisait chaud, à savoir la salle de bains, pour jouer de la guitare appuyés comme on le pouvait sur le rebord de la baignoire.
De voir son fils si malade, le père est tombé en dépression. Pour ma part, j’en ai eu pour des années à me sentir coupable. Le père est décédé. Le fils est encore vivant, devant moi sur la rue Monkland, nous rigolons.
En voiture avec un autre ami du Conservatoire, pianiste, il y a longtemps, nous faisions le trajet Québec-Montréal. Nous avions parlé de notre ami commun et du fait qu’il n’avait plus de vie. Il allait de séjours à l’hôpital en séjours en liberté, si on peut appeler ça liberté, en séjours à l’hôpital. La seule chose qui variait était son poids, en fonction des médicaments qu’on lui administrait. Cet ami pianiste qui me conduisait de Québec à Montréal est décédé dans la jeune cinquantaine, victime d’un infarctus au volant.
Alors, schizophrène pas schizophrène, rencontrer mon ami sur la rue Monkland et profiter de chaque seconde auprès de lui est un cadeau précieux.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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1 Response to Jour 1 655

  1. Avatar de Jacques Richer Jacques Richer dit :

    Toujours des histoires de coeur, avec toi…

    J’aime

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