Jour 1 742

J’étais encore en convalescence. J’appelle papa pour lui dire que dans une demi-heure je serais chez lui, nous avions rendez-vous pour dîner.
– Pas de problème, me dit-il, je t’attends.
J’arrive chez lui, je sonne, pas de réponse. J’attends, je resonne en appuyant plus fort sur le bouton. Pas de réponse. Ma valve commence à accélérer son tic-tac sous l’effet de la nervosité. Je réappuie sur la sonnette, convaincue que je fais ça pour rien, papa est mort, étendu par terre dans le salon. Je recule, j’essaie de regarder par la fenêtre, assez haute à l’étage, des fois que, miraculeusement puisqu’il est mort, je le verrais passer. Je sonne chez la voisine, qui pourra peut-être me dire si elle l’a vu quitter son appartement. Pas de réponse chez la voisine. J’aperçois au bout de la rue un groupe d’employés qui s’affairent autour d’un camion. Je me dirige vers eux et je demande, la voix tremblotante, si l’un d’eux accepterait de téléphoner chez mon père qui ne répond pas à mes coups de sonnette.
– Je vous remercie, je n’ai pas de cellulaire, dis-je à l’homme qui compose le numéro que je lui dicte.
Papa répond au bout d’un moment. Il était en train d’épousseter et commençait à trouver que je n’arrivais pas vite. Je n’appuyais pas sur les bons boutons, voilà pourquoi il ne répondait pas.
À chaque fois qu’un incident semblable se produit qui concerne papa, le monde s’arrête de tourner. Le sentiment premier qui me submerge est celui de la nostalgie. Le passé m’apparaît comme un univers de beautés que je n’ai pas su saisir, que j’ai tout juste entraperçues sans rien ressentir. Papa mort, les innombrables beautés du passé viennent me narguer et me faire regretter n’avoir pas mordu dans la vie à pleines dents. Maintenant qu’il est mort, il ne me reste que le regret, un regret de mille tonnes, de n’avoir pas été insouciante et légère, plus souvent, de son vivant.
– Seigneur ! Papa, tu m’as fait peur ! Je t’imaginais mort étendu dans le salon !
Il est à mille lieues de croire que je puisse dire vrai.
De ses petits pas de souris, il cherche sa casquette et ses clefs.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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