RVM – 12

Coup de théâtre : mon éditeur m’appelle hier à la maison en plein après-midi. Le petit maudit, il m’a tenue au téléphone pendant presque deux heures. Après j’étais morte, je me suis étendue sur le canapé en n’ayant ni la force de bouger, ni la force de boire, or je mourais de soif et d’envie de sucer un popsicle. Impossible qu’il m’appelle, ainsi miraculeusement, pour m’annoncer qu’il veut me publier, me suis-je dit dès l’abord, tout en lui racontant brièvement que j’étais en convalescence. Évidemment, et comme toujours, j’avais raison :
– Il n’y a rien à faire avec votre manuscrit, m’a-t-il dit au bout d’un moment. J’ai beau tourner ça de tout bord tout côté, aucun lecteur ne sera assez masochiste pour vous suivre. En tant qu’écrivaine, vous trouvez peut-être que votre exercice est intéressant, mais pour le lecteur c’est une autre paire de manches. Quand vous passez une longue suite de jours à ne pas savoir quoi écrire, à écrire, autrement dit, juste pour dire que vous écrivez, ou juste pour dire que vous respectez votre consigne, ça devient d’un ennui mortel.
– Je vois, ai-je répondu.
J’avais envie de le laisser développer sa pensée, parce que plus il la développait, plus il me convainquait qu’il avait tout faux. Plus il développait sa pensée et dévalorisait mon projet, plus il m’apparaissait évident que j’allais tout faire pour le poursuivre jusqu’au bout. Alors, pour l’encourager, j’en ai mis un peu épais sur la tartine :
– Dans le fond, je suis pas mal d’accord avec vous, ai-je dit.
– Vous avez donc compris qu’il est nécessaire de laisser s’installer un temps de recul qui vous permettra de jeter sur l’œuvre un regard distancié, à un moment donné ?
– Je ne sais pas si je peux dire ça comme ça, mais je sais en revanche que plus ça va, plus j’accumule du matériel. Quand j’étais aux soins intensifs, entre la vie et la mort dans ma mythologie personnelle tellement je me sentais mal en point, je pensais presque tout le temps à mon blogue et cela me procurait le plus grand bien. Rien que ça, c’est énorme. Il arrivera peut-être un jour, ai-je poursuivi en commençant à me sentir essoufflée mais en ne voulant pas m’arrêter, si je ne meurs pas trop tôt et si je peux finir par arrêter de travailler à la prison de l’université, il arrivera peut-être un jour où j’aurai enfin le temps et l’envie de puiser dans ce vaste réservoir de quelque 3 000 pages pour en sortir quelque chose.
– C’est un autre aspect important dont il faut tenir compte, le nombre de pages, a glissé l’éditeur. Trois cents pages par année imprégnées chacune d’un certain ennui, c’est quelque chose.
– Mais à travers ce vaste ennui, ai-je répliqué, certains passages me plaisent tellement ! Quand Yuri cherche sa voie dans les plaines du Dakota du nord, et qu’il se met à manger de l’herbe et de la terre, vous ne trouvez pas ça génial ? Ou quand je cherche ma propre voie en ne pouvant pas croire que je suis obligée de travailler pour gagner ma vie ? Ou encore quand j’exprime, au meilleur de ma connaissance parce que mon vocabulaire est limité, que la vie m’apparaît tel un non sens dans ce chassé-croisé d’égos qui se prennent tous pour d’autres, quand j’essaie de trouver une explication à la raison d’être de ce non sens, vous ne trouvez pas que ça devient passionnant de me lire ! Ah ! Seigneur, ai-je conclu avec une satisfaction égale à celle de m’être piqué la bédaine, j’adore mon projet !
Nous avons ensuite convenu de nous rencontrer chez lui quand la santé me le permettra, pour boire ensemble du thé noir, car le vert m’est interdit.
J’aime mon éditeur, j’ai hâte de boire du thé 
avec lui, et, plus que tout, je tiens à mon lamentable projet d’écriture ennuyante !

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to RVM – 12

  1. Tu es entrée dans un tout nouvel univers, pour dire des choses comme « une satisfaction égale à celle de m’être piqué la bédaine »! Tu aurais tout aussi bien pu entrer dans le monde des junkies, le changement aurait été le même. Nouveau monde, nouveau vocabulaire, nouvelles habitudes… Faut-il souhaiter qu’il nous arrive un malheur pour vivre ce même changement, si on est trop lâche pour le provoquer par notre volonté?

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  2. Si tu n’as rien contre une publication de tes textes en format électronique, je ne vois pas pourquoi un éditeur s’objecterait. À part le fait qu’ayant une grande responsabilité dans le contrôle de qualité du produit, il aura pas mal de pain sur la planche. Pourra-t-il payer son salaire pour ce travail avec les ventes du livre? Ça doit être ça qui le turlupine, évidemment.

    Bon repos…

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