Nous étions assises dans la salle d’attente de la clinique des anticoagulants à côté d’un homme âgé, 81 ans, dont j’ai chuchoté à Emma qu’il fait partie de la famille de Jacques-Yvan.
– Pardon, monsieur, lui dis-je à peine ouvrait-il ses cahiers du journal La Presse, je vous connais.
– Ah bon, pardonnez-moi, mais je ne vous replace pas.
– C’est normal, nous ne nous sommes vus que trois ou quatre fois, à des mariages et à des enterrements.
– Je vois. Vous êtes…
Après des présentations ultra sommaires de ma personne, et un peu plus élaborées d’Emma qui constitue, dans l’histoire, une personne de chair et d’os qui fera toujours partie de la famille de Jacques-Yvan, alors que cet homme et moi en sommes exclus depuis un bon moment, je pose la question qui me brûle les lèvres :
– Êtes-vous ici pour le Coumadin ?
C’est impoli de poser la question à brûle-pourpoint, mais je m’en sacre éperdument.
– Ça fait vingt-cinq ans que je suis suivi pour le Coumadin, il me manque un rein, j’ai des problèmes de fibrillation cardiaque, et vous voyez, je tiens le coup !
Il n’est pas sans remarquer la fermeture éclair non cicatrisée qui me monte jusqu’au cou. Il comprend que je suis une jeunesse dilettante et inexpérimentée dans la grande famille des aventures cardiaques.
– Pour vous dire à quel point je suis bon client de la RAMQ et bien traité, j’ai survécu à mon médecin, celui qui me suivait depuis le début, décédé d’un cancer le mois dernier.
– Ouache ! Le mot me sort tout seul de la bouche. Cet homme est mort jeune ?!, lui dis-je en essayant d’atténuer l’effet de mon interjection.
– Pas tant que ça, c’est moi qui suis vieux maintenant.
Et donc j’ai su que mon compagnon de salle d’attente avait 81 ans. Nous nous serrons la main, nous nous souhaitons la meilleure des chances. On m’appelle, on teste le Coumadin, encore plus bas que vendredi dernier, pourtant, je pensais avoir bien fait mes devoirs alimentaires. Le sol s’écroule. Emma, mon adjuvante depuis le début de sa vie dans la mienne, mon adjuvante tellement appréciée aujourd’hui dans le grand édifice de l’Hôtel-Dieu, me caresse la nuque du bout d’un doigt pour me réconforter.
– Je vais devoir me repiquer la bédaine toute la semaine, dis-je au médecin entre deux hoquets.
Ce qui me dérange, par rapport aux injections, c’est que j’ai l’impression de les faire approximativement. Je n’ai pas bien compris les explications de l’infirmier la dernière fois. Quand j’exprime cela au médecin, à savoir une jeune femme asiatique d’au maximum trente-cinq ans, guillerette et pétant le feu au max, elle me rassure :
– Diane, notre infirmière, va vous arranger ça. Elle va vous piquer aujourd’hui et vous pourrez lui poser toutes vos questions.
On m’indique où aller m’asseoir en attendant Diane. Arrive Diane. Elle s’assied à mes côtés. Je remarque qu’elle respire fort, à tel point que je pense qu’elle vient peut-être de pleurer elle aussi. Par solidarité pour la famille des braillards, je pose un regard attentif sur sa personne : Diane porte une trachéotomie. Elle accomplit son travail d’infirmière la trachée ainsi perforée. C’est plus que je n’en peux supporter de douleur et de souffrance humaine dans une journée. Je passe à deux doigts de vomir.
– Regardez, Diane, lui dis-je dans un rebondissement qui m’étonne moi-même, je vais vous montrer et vous m’arrêtez si je ne fais pas la bonne affaire, lui dis-je en lui attrapant la seringue des mains.
Dans le taxi sur le chemin du retour, mon adjuvante a tenu ma main pendant tout le trajet, une main chaude et extraordinaire. J’étais secouée de frissons et de claquements de dents tellement je n’en pouvais plus.
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