Si j’étais morte lors de la coronarographie, admettons, même si personne ne meurt en raison de cet examen, j’aurais été à même d’affirmer après coup, par un procédé d’omniscience qui n’existe que dans l’univers de la fiction, que toute ma vie aura été imprégnée du même sentiment de fond qui loge dans ma personne d’aussi loin que je puisse remonter dans le temps.
Après une adolescence tourmentée, j’ai vécu en France pendant trois ans, espérant trouver dans une culture différente, à des kilomètres de mon lieu d’origine, de quoi moduler les effets de ce sentiment de fond. Ce fut peine perdue, je suis revenue encore plus mélangée, à tel point que j’ai entrepris une psychanalyse au retour de mon séjour français. J’ai rencontré Jacques-Yvan vers la fin de ma psychanalyse et vécu avec lui en famille reconstituée, c’était sportif. J’ai donné naissance à Emma. J’ai quitté Jacques-Yvan, rencontré François le temps d’un bref accompagnement, et maintenant Clovis. Je vais bientôt porter une valve mitrale mécanique garantie cent ans et prendre du Coumadin à vie. Que je nomme n’importe quoi, de plus ou moins pertinent, parce que j’avoue que la valve ne l’est pas tellement, rien ne déloge ce sentiment de fond qui est celui du manque de confiance, d’amour et d’estime de moi. Généré par un manque d’accueil, de sollicitude et d’attention dans les toutes premières années de ma vie. Autrement dit, les blessures de l’enfance sont demeurées intactes, seule s’est transformée ma capacité à les badigeonner, les panser, les empêcher de trop élancer.
Quand je suis entre les murs de la maison, ça va toujours. Quand je suis au travail ça va aussi, parce que le travail se décline dans la même routine sans jamais vraiment de surprise.
Quand je suis en revanche au sein d’une population qui ne m’est pas familière, qui fourmille de possibilités par la multiplicité des talents des individus qui la constituent, je me sens systématiquement inférieure. Je ne fais pas le poids, je ne suis pas de niveau, je n’arrive à la cheville d’aucun de ces êtres. Le milieu scolaire d’Emma à cet égard –tous ces élèves doués, multipliés par le double de parents gagnants car intelligents, équilibrés et avisés– s’avère le lieu par excellence de mon calvaire. La garderie l’était aussi, remarquez, voire la rue, la ruelle, le trottoir du quartier. Installée dans tout lieu où sont susceptibles de se créer des relations, je me sens battue d’avance. J’ai du plomb dans l’aile. Ça ne vaut même pas la peine que j’essaie de soulever l’aile pour m’intégrer au réseau. Ouvrir la bouche requiert toutes mes forces. Je me tiens droite comme un piquet, j’ouvre la bouche et j’essaie de parler. C’est dans cette raideur excessive, bloquée de partout car la fluidité côtoie d’autres contrées, que tente de circuler en moi la vie, les jours que mes compétences d’infirmière qui panse me font défaut.
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