Quand il marchait sous le soleil du Dakota du nord, dans son complet noir et ses chaussures chic pas du tout adaptées au gravier de la route déserte et isolée sur laquelle il s’est retrouvé allez savoir comment, Yuri pensait certes qu’il avait chaud et qu’il lui faudrait compter sur une forme quelconque d’adjuvant pour se sortir de l’étuve, mais il prenait aussi conscience de la beauté du ciel, de la forme des nuages, de la fragilité des très jeunes pousses qui commençaient à sortir de la terre car, ne l’oublions pas, il marchait le long de champs labourés et fraîchement ensemencés. Autrement dit, il était dans une situation délicate, mais il n’en faisait pas tout un plat.
– On finit tôt ou tard, tous autant que nous sommes, par être dans une situation délicate, se disait-il pour s’encourager, ne serait-ce qu’en toute fin de parcours quand la vie nous quitte à petits pas, pour un individu qui mourrait de vieillesse, par exemple.
La situation délicate tient ici au fait que le fil qui nous maintient en contact avec la vie devient de plus en plus ténu.
Dans cette espèce de situation extrême où il se trouvait –vais-je me déshydrater et si oui quelqu’un aura-t-il le temps de venir me sauver ?– Yuri faisait plus ou moins le bilan de sa vie. Il se remémorait les moments forts et moins forts qu’il avait vécus, tout en conservant une vue vers l’avenir, en se demandant par exemple comment il allait pouvoir avertir tel partenaire d’affaire qu’il ne serait pas au rendez-vous qu’ils s’étaient fixés pour le surlendemain. Il pensait aussi à des choses bien concrètes que lui inspiraient le moment présent. Une nuée d’insectes semblait se déplacer au loin. Il essayait de saisir à quel moment son sens de l’ouïe allait détecter les premiers battements d’ailes. Il s’arrêta de marcher pour ne pas être dérangé par le bruit de ses propres pas. Il essaya même de ralentir sa respiration pour que le flux sanguin soit le moins dérangeant possible à ses oreilles. Il était bien concentré sur son silence intérieur, et en attente de discerner auditivement l’arrivée de la nuée, les yeux fermés, les bras allongés le long du tronc, détendus, quand Don, au loin derrière, apparut dans son pick-up.
C’est bien pour dire, comme dirait mon père, des choses excessivement désirées peuvent se présenter au moment où on les attend le moins, voire où on ne les attend plus. Autre formule de papa : on ne sait pas ce qui nous pend au bout du nez.
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