Jour 1 774

Je sais que j’ai tout faux, par rapport aux projets que je pourrais entamer une fois retrouvée ma vitalité avec un cœur réparé. Je sais que je saute des étapes et que je devrais commencer par la base : tenter de manger trois repas par jour, équilibrés, à heures fixes, avec peu de légumes verts, à cause du Coumadin que je vais devoir prendre, mais des légumes quand même. Je n’ai jamais réussi à concrétiser cet exploit, ou même seulement à m’en approcher. Pourtant, j’ai été responsable de quatre bouches à nourrir, plus la mienne, ça fait cinq, quand je vivais avec Jacques-Yvan en famille reconstituée. Je me rappelle d’un soir d’été, le plus âgé des fils de JY était venu me voir dans la cuisine, où je m’affairais à préparer un repas, pour me demander à quelle heure on allait souper : il était 22 heures. Je me souviens aussi des quelques rares fois que je me suis absentée le soir, quand Emma était petite. Une de ces rares fois, j’arrive à la maison vers 21 heures, je vais voir chouchou au dodo. J’ai toujours fait ça, aller voir chouchou quand elle faisait dodo, quand elle était petite, plusieurs fois, même, par soir. Donc ce soir-là, sitôt arrivée je descends à la chambre et je trouve Emmanuelle ne dormant pas qui me dit :
– Maman, j’ai faim.
– Tu n’as pas soupé ?
– Non.
Je vais voir le papa. Je lui demande :
– Emma n’a pas soupé ?
Il me répond :
– Bien, elle ne m’a pas dit qu’elle avait faim !
On comprend que pour une organisation efficace des repas dans cette famille qui a été la mienne pendant plus de quinze ans, nous partions de loin. Personnellement, et encore maintenant, je ne me suis jamais rendue bien au-delà de la stricte nécessité. Pourquoi ? Parce que le soir je suis trop fatiguée pour cuisiner, tout simplement.
Donc, je pourrais honorer le commencement de ma vie avec valve métallique en me nourrissant convenablement. Ça m’apparaît bien plus compliqué que l’organisation de journées portes ouvertes à la campagne pour vendre des toiles. Surtout, ça m’apparaît sans fin. Et aussi abrutissant que de n’être jamais publiée.
Mon rapport à l’alimentation pourrait peut-être s’expliquer par une forme d’hérédité. Récemment, j’étais un midi avec papa à St-Jean-de-Matha. Il se prend une bière pendant que, affamée, j’ai attaqué du lapin accompagné de riz aux légumes, un cadeau du voisin, le lapin et le riz, car papa n’a dans son frigo, d’ordinaire, que des plats congelés ou des petits sandwiches aux œufs ou au jambon, coupés en triangle sur pain blanc, qu’il achète tels quels au Métro.
– J’ai oublié mes médicaments, s’exclame-t-il au terme de quelques gorgées de bière.
Il se lève et se rend les chercher sur le comptoir. Il revient, se les met dans la bouche et les avale avec sa bière.
– Tu es comme moi, papa, lui dis-je, tu avales tes médicaments avec de l’alcool.
– Il n’y a aucune contre-indication à cela, me répond-il.
– Comme nous partons bientôt, lui dis-je encore, que mangeras-tu après ta bière ?
– Seulement quelques bouchées de gâteau, me dit-il. Pour moi, manger, c’est un fardeau.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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